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Par Jorge Brites.

Le 8 janvier 2010, il y a exactement huit ans jour pour jour, voyait le monde du football endeuillé par une fusillade survenue dans l’enclave angolaise de Cabinda. Le bus transportant la délégation de l’équipe nationale du Togo, en route vers l’Angola où se déroulait la Coupe d’Afrique des Nations (CAN), était mitraillé dans une attaque qui a duré près de 45 minutes. Bilan : deux morts (le coach-adjoint et le chargé de communication de la sélection) et plusieurs joueurs et membres du staff blessés par balle.

Cet assaut, perpétré par des rebelles du Front pour la Libération de l’Enclave de Cabinda (FLEC), a rappelé un instant au monde l’existence de ce territoire sécessionniste, coincé entre la République démocratique du Congo (RDC) au sud et le Congo-Brazzaville au nord, et riche en ressources naturelles – le pétrole en tête. Dans un Angola pourtant sorti de la guerre civile en 2002, la violence perdure à Cabinda. Plus récemment, le 14 février 2017, les rebelles indépendantistes revendiquaient encore la mort de neuf militaires des Forces Armées Angolaises (FAA), et avant cela, quatre autres attaques, qui auraient fait 18 morts du côté de l’armée angolaise. Regard sur la question cabindaise et sur ces enjeux.

Coincé entre les deux Congo, et d’ailleurs autrefois appelé le « Congo portugais », le territoire angolais de Cabinda est considéré par beaucoup comme un « Koweït africain » du fait de ses immenses champs pétroliers offshore et de prometteuses réserves onshore. Mais les velléités d’indépendance – aux motivations anciennes – de cette enclave viennent justement se confondre avec la question pétrolière, vitale pour l’Angola depuis la fin de la longue guerre civile (1975-2002). L’enjeu est de taille : peuplé de seulement 600 000 habitants pour moins de 1% du territoire national, Cabinda représente 60% de la production pétrolière angolaise. Les revenus tirés représentent à eux seuls 42% du produit national brut de l’Angola, et 90% du budget de l’État. À cela, il faut encore ajouter la longue liste de ressources naturelles dont l'existence alimente les tensions sur le statut de la province et la répartition des richesses : le gaz, la potasse, le phosphate (dont les réserves s’élèveraient à 100 millions de tonnes), le manganèse, le bois, le fer, l’or, et évidemment les diamants qui attirent bien des convoitises.

Les origines de la question cabindaise : un statut distinct accordé par le colonisateur portugais

Historiquement, les populations ibinda qui peuplent l’enclave de Cabinda appartiennent à la vaste mosaïque ethnolinguistique et culturelle de l’embouchure du fleuve Congo. Mais dans sa configuration géographique actuelle et avec tous les problèmes qui la caractérisent depuis l’indépendance de l’Angola en 1975, cette entité territoriale est la malheureuse héritière du partage colonial entre puissances européennes au XIXème siècle, consacré dans la Conférence de Berlin en 1884-1885. L’événement décisif pour comprendre les problèmes actuels remonte au 1er février 1885, lorsque le gouverneur de l’Angola, Ferreira do Amaral, conclut dans la localité cabindaise de Simulambuco un traité de « protectorat » avec des chefs africains régnant sur ces territoires. Cet ensemble de terres, désormais réunies en un seul territoire, est ensuite resté, malgré des changements de statut, une entité à part dans les possessions portugaises sur la côte atlantique. En outre, la Constitution portugaise de 1933 reconnaissait l’enclave comme une entité territoriale distincte de l’Angola, colonie portugaise depuis le XVème siècle.

Drapeau du Front pour la Libération de l’Enclave de Cabinda (FLEC).

Le traité de Simulambuco est devenu la pièce fondamentale des revendications actuelles des mouvements indépendantistes cabindais, pour se distinguer de l’Angola, malgré une histoire coloniale marquée du sceau de la même puissance occupante, le Portugal. Les indépendantistes soulignent également que Cabinda a été géré de manière autonome jusqu’à son intégration à l’Angola en 1956. Les Accords d’Alvor de janvier 1975 entre le Portugal et les trois mouvements de libération angolais (FNLA, MPLA, UNITA) qui décident la décolonisation de l’Angola et consacrent Cabinda comme partie intégrante du nouvel État, ont achevé de mettre en place les prémisses du conflit actuel. En novembre 75, Cabinda est occupé militairement par l’Angola avec l’aide des forces armées soviétiques et cubaines et la complicité du gouvernement portugais. Un gouvernement en exil du FLEC, le Front pour la Libération de l’État de Cabinda, dirigé par le commandant Antonio Luis Lopes, revendique l’indépendance du Cabinda, et les divers mouvements indépendantistes cabindais formés dans les années 1960 essaient de faire entendre leur voix, y compris par la lutte armée. Mais cela se fait dans la division. En outre, avec la défaite de l’UNITA (Union Nationale pour l’Indépendance Totale de l’Angola) et la fin de la guerre civile en 2002, le gouvernement angolais peut concentrer ses efforts militaires sur Cabinda. Majoritairement indépendantiste, l’épiscopat cabindais n’est pas non plus épargné par la violence et il est travaillé par des divisions. À Cabinda, les pratiques et abus qui minent la transition politique en cours en Angola sont à présent exacerbés. Il en résulte dans l’enclave un climat de violence politico-militaire, doublé de menaces écologiques.

L’enjeu énergétique et la question cabindaise

Pendant les trois premières décennies de l’ère postcoloniale, Cabinda fournissant 60% de la production pétrolière angolaise – en plus de richesses forestières et d’un sous-sol continental qui n’ont du reste pas encore dévoilé toute leur étendue –, la question du devenir de ce territoire était essentielle. Elle n’a cessé de se poser depuis 1975 avec des hauts et des bas, au gré d’une part des enjeux régionaux et de la situation interne des pays frontaliers (en l’occurrence les deux Congo), et d’autre part de la stratégie du gouvernement angolais qui a cherché à diviser le mouvement indépendantiste tout en exigeant, des années durant, un « interlocuteur valable » pour des négociations. Le problème de Cabinda est que l'enclave a la particularité de réunir, au contraire du reste de l’Angola proprement dit, et de manière continue et intensive, la violence politique couplée à la violence militaire et policière sur fond d’une économie rentière liée au pétrole – qui a connu au cours des années 2000 un boom historique en rapportant plus de quatre milliards de dollars par an. Ceci justifie tout, y compris les risques d’extension du conflit dans les pays voisins, par exemple avec les accusations constamment proférées par Luanda contre les deux Congo, que les autorités angolaises suspectent de soutenir les mouvements indépendantistes cabindais.

La présence de pétrole et les interférences des sociétés pétrolières dans le dossier cabindais ont par ailleurs fortement brouillé la perception de la cause indépendantiste. Ainsi, le Mouvement Populaire de Libération de l’Angola (MPLA, le parti au pouvoir) a depuis l’indépendance pétrifié son discours dans une vision quasi-schizophrénique de la question cabindaise, reléguant la problématique identitaire (pourtant réelle) au second plan et avançant la théorie du complot extérieur en permanence, alléguant des tentatives de s’approprier les richesses de l’enclave ou tout simplement de l’annexer, orchestrées par l’un ou l’autre des deux pays frontaliers. D’où de forts blocages dans la résolution de ce conflit autrement plus complexe, aux origines antérieures à l’exploitation du pétrole dans la région.

La question cabindaise, épine dans le pied de la paix en Angola

Quelles perspectives pour l’enclave ?

Le gouvernement angolais fait aujourd’hui face à une guérilla certes relativement mineure – en comparaison aux 27 ans (cumulés) de guerre civile –, mais non moins dérangeante sur le plan médiatique et pour l’image qu’il voudrait faire passer sur la situation dans l’enclave. Plus que toute autre partie de l’« État-nation » angolais dans sa configuration postcoloniale actuelle, Cabinda symbolise le triptyque économie rentière-restriction des libertés politiques-menaces écologiques. Restriction du champ politique, comme l’a montrée l’affaire Mpalabanda. Cette association, créée en 2004 et réunissant dans une large coalition tout ce que la société civile cabindaise pouvait offrir comme base de sympathie pour le mouvement indépendantiste, a été interdite en 2007 par les autorités provinciales, témoignant des difficultés auxquelles se trouve confronté le processus de transition politique angolais dans son ensemble. Un processus à deux vitesses par ailleurs, puisque les arrestations de journalistes et de militants des droits civiques, occasionnelles à Luanda et ailleurs en Angola, sont devenues presque une banalité à Cabinda.

Les menaces écologiques pèsent quant à elles sur un écosystème subissant fortement les effets de l’industrie pétrolière, et sur des secteurs socio-économiques traditionnels délaissés ou dégradés par l’industrie extractive – en tête desquels la pêche et l’agriculture.

Malgré quelques maigres progrès, tels que la signature d’un mémorandum d’entente pour la paix et la réconciliation dans l’enclave de Cabinda, signé le 1er août 2006 entre l’État et le Forum cabindais pour le dialogue, la situation semble à plusieurs égards bloquée, du fait des divisions cabindaises (entre autonomistes et indépendantistes). Du fait également d’une présence militaire et d’une tension politique exacerbée par les intérêts économiques que représente ce territoire. Toujours surplombé par le spectre de la guerre, Cabinda bénéficie désormais, théoriquement, d’un statut particulier, matérialisé par l’installation d’un gouvernement de province.

Les États africains ne voient pas d’un bon œil les tentatives de modification des frontières héritées de la colonisation, suivant le principe de droit international uti possidetis juris (« vous posséderez ce que vous possédiez déjà ») qui en consacre l'intangibilité. Ce principe, déjà utilisé par les pays d’Amérique latine à leur indépendance au XIXème siècle et selon lequel les frontières administratives des anciens empires coloniaux deviennent légitimement celles des nouveaux États, nous en analysions déjà les contradictions avec celui du droit à l’autodétermination des peuples dans un précédent article (La question catalane, ou comment gérer le droit à l’autodétermination). Dans son arrêt du 22 décembre 1986, la Cour Internationale de Justice a reconnu le principe uti possidetis juris comme général et logiquement lié à l’indépendance pour éviter que la stabilité des nouveaux États ne soit remise en cause. La cause des indépendantistes cabindais, lorsqu’elle n’est pas instrumentalisée dans le contexte des rivalités régionales ou des enjeux économiques, n’a donc guère d’espace et de visibilité auprès de la communauté internationale. Ce qui peut expliquer le coup d’éclat recherché avec l’attaque du bus de la délégation togolaise, au démarrage de la CAN 2010. Les Togolais n’avaient évidemment rien à voir dans cette affaire, mais le FLEC y a trouvé un moyen de relancer l’attention autour d’un conflit qui dure depuis presque quatre décennies dans l’indifférence générale. Le secrétaire général du FLEC, Rodrigues Mingas, avait déclaré pour justifier son acte : « On est en guerre, tous les coups sont permis. L’Angola veut faire croire à une paix effective au Cabinda, mais la paix n’existe pas ».

L’indépendance pure et simple n’est, on l’a bien compris, pas acceptable pour Luanda. La question de l’autonomie et de la répartition des ressources du pétrole sont donc essentielles, puisque c’est ce dernier point qui contribue largement à ce que le pouvoir angolais cristallise sa position en niant l’existence même du problème cabindais. Et peu d'espoirs que cette situation soit affectée par les élections générales d'août 2017, qui avaient pourtant mis fin à 38 années de présidence de José Eduardo dos Santos. Si ce dernier a bien laissé la place, le 26 septembre dernier, à João Lourenço, jusque-là son vice-président, il conserve la présidence du parti au pouvoir et ses proches contrôlent des pans entiers de l’économie, y compris le secteur pétrolier, évidemment.

Plus que jamais, Cabinda symbolise les contradictions et tensions qui caractérisent aujourd’hui la transition politique en Angola, par ce que le traitement de cette enclave nous dit de l'état de la démocratie angolaise. En même temps qu'un puits de richesses pour les élites politiques et économiques nationales, elle représente un défi et une honte pour la classe dirigeante. Souhaitons que le chemin de la paix se trouve quelque part dans le labyrinthe des affluents du bassin du Congo, pour le repos et la tranquillité de ses habitants.

Tag(s) : #International
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