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Par David Brites.

Le 24 janvier dernier, le bureau de l'Assemblée nationale adoptait, à l'initiative de François de Rugy, un texte encadrant les tenues vestimentaires dans l'hémicycle. « Ce n'est pas un dress code, parce que ça n'est pas une tenue codifiée et obligatoire, déclarait alors le président de l'Assemblée, issu de La République En Marche (LREM). On fixe un cadre et des limites. » Pourtant, à l'origine de ce « recadrage », les polémiques liées à l'habillement du député La France Insoumise (LFI) François Ruffin, élu de la Somme, ne sont pas anodines. Elles disent quelque chose de notre démocratie et de son rapport à la diversité, dans tous les sens du terme.

C'était le 7 décembre 2017, il y a moins de trois mois. François Ruffin prenait la parole à la tribune d'une Assemblée nationale pratiquement vide, et, arborant un maillot du club de foot d'Eaucourt-sur-Somme, qui comportait plusieurs logos de sponsors, prononçait un discours pour défendre une taxe sur les transferts sportifs et pour appuyer le foot amateur, de plus en plus menacé en France. pour cela, le député était ensuite rappelé à l'ordre, et même sanctionné du retrait d'une partie de son indemnité parlementaire, à savoir 1.378 euros.

François de Rugy aurait alors décidé de préciser des règles d'habillement par écrit. En réalité, l'obligation de porter une veste et une cravate comme incarnation d'une « tenue décente », comme l'a stipulé le bureau de l'Assemblée, ne relevait pas d'un texte officiel contraignant mais d'une coutume elle n'est d'ailleurs pas conservée en tant que telle dans les règles établies le 24 janvier. « Jusqu'à présent, c'étaient de simples usages qui prévalaient », rappelait en janvier le Palais Bourbon au journal Le Parisien. Après débat, le bureau de la présidence de l'Assemblée a suivi la proposition de François de Rugy pour mettre fin aux buzz de certains parlementaires. Une volonté d'inscrire dans un règlement noir sur blanc des codes de bonne tenue, qui s'apparente plutôt au « monde d'hier » que la majorité En Marche prétend avoir laissé derrière elle.

L'Assemblée nationale, dans le VIIème arrondissement parisien. (Crédit photo © Sara Brites)

L'Assemblée nationale, dans le VIIème arrondissement parisien. (Crédit photo © Sara Brites)

La question du code vestimentaire n'est pas anodine, et elle n'est pas nouvelle à l'Assemblée. Souvenons-nous de l'épisode de la robe à fleurs de Cécile Duflot, qui avait provoqué des sifflements et des rires graveleux, en juillet 2012 une anecdote qui illustre le degré de misogynie de certains de nos élus. Avant cela, bien avant même, le 17 avril 1985, c'est Jack Lang, ministre de la Culture, qui avait fait sensation en intervenant dans l'hémicycle avec un col Mao, strass et paillettes, donc sans chemise ni cravate. Si le message n'était pas politique, la réaction suscitée montrait bien à quel point les habitudes vestimentaires étaient déjà bien ancrées à l'Assemblée. En juin 1997, en revanche, le député Patrice Carvalho entrait en bleu de travail d'ouvrier à la première séance de la nouvelle mandature, et là, la dimension politique et sociale de l'initiative n'échappait à personne. À l'origine de cette entrée remarquée : un pari. « Un journaliste d'Oise Hebdo m'avait interviewé quelques mois plus tôt, et à la fin, il m'apprend qu'au XIXème siècle, Christophe Thivrier, député de l'Allier, était entré en bleu de travail à l'Assemblée nationale, expliquait récemment Patrice Carvalho au quotidien 20 Minutes. Il me demande si je suis capable d'en faire autant. Je réponds que je ne renie pas mes origines. À ma grande surprise, le journaliste titrera que si j'étais élu député, j'irais en bleu de travail à l'Assemblée. »

Cet épisode est sans doute l'un des plus emblématiques de la raideur avec laquelle nos élus abordent leur rapport au pouvoir. On suppose que le signe d'une appartenance à un corps de métier n'est pas acceptable. « Ce que je voulais faire, ajoutait Patrice Carvalho dans la même interview, c'était montrer qu'à l'Assemblée, il n'y avait pas d'ouvrier. Que ceux qui avaient les mêmes origines que moi dans la société française n'étaient pas représentés. » Si les huissiers ont momentanément voulu lui faire barrage à l'entrée de l'hémicycle, il est tout de même parvenu à s'introduire dans la salle, arguant porter comme il se doit une chemise et une cravate (sous son bleu de travail, en l'occurrence).

Beaucoup plus récemment, le groupe de La France Insoumise avait fait débat pour avoir siégé à l'Assemblée sans cravate une posture qui s'est vite transformée en clin d'œil aux « sans-culottes » de 1789. Depuis 1981, les députés les hommes du moins se pliaient à la règle non-officielle du port de la cravate. Les huissiers, chargés de faire respecter la coutume, avaient même des cravates en réserve pour les élus étourdis. Le groupe LFI a fini par imposer cette tolérance à l'égard de l'absence de cravate, au point que cet usage ait été abandonné depuis les dernières élections législatives, l'année dernière.

Désormais, si la cravate et la veste ne sont pas obligatoires, les députés ne peuvent plus porter une tenue qui manifeste une opinion. « La tenue vestimentaire adoptée par les députés dans l'hémicycle doit rester neutre et s'apparenter à une tenue de ville, a indiqué la présidence de l'Assemblée. Elle ne saurait être prétexte à l'expression d'une quelconque opinion. Est ainsi notamment prohibé le port de tout signe religieux ostensible, d'un uniforme, de logos ou messages commerciaux ou de slogans de nature politique. »

Tout l'ambigüité étant là : qu'appelle-t-on une tenue vestimentaire « neutre » ? L'illusion de croire que le port d'une cravate et d'un costume est neutre, perpétue derrière un semblant de bonne conscience et de fausse objectivité le faste et les rituels d'une République qui reste somme toute dominée par la bourgeoisie et quelques corps de métiers bien spécifiques. La question de la représentativité des différentes catégories socio-professionnelles n'est pas anodine, elle se traduit concrètement dans les décisions prises au Parlement, par des députés qui ne sont pas toujours au fait de la réalité quotidienne de beaucoup de Français. L'idée qu'un élu de la nation ne puisse pas revêtir le bleu de travail ouvrier qui fut le sien quand il travaillait est terriblement symbolique d'une assemblée dont la présence de représentants du prolétariat est gênante. Sans même parler de l'étrangeté de devoir porter, de façon contraignante, « une tenue de ville »  un beau message pour nos campagnes. En bref, venez, mais restez invisible. Votre présence est tolérée, mais à condition que vous nous ressembliez, que vous perpétuiez nos codes vestimentaires, notre domination culturelle, nos conservatismes, nos privilèges, etc.

Il en est de même du port de tout signe religieux, désormais banni. Une première dans l'histoire parlementaire. « Les ecclésiastiques furent très nombreux à siéger dans les Chambres comme l'abbé Sieyès, l'abbé Grégoire, ou l'évêque Talleyrand qui fut même le président de l'Assemblée nationale constituante, rappelait récemment dans une tribune sur le Huffpost Samir Hammal, enseignant à Sciences Po (et créateur d'un cours sur les « habits du pouvoir »). Un siècle et demi plus tard, c'est l'illustre fondateur du mouvement Emmaüs, l'abbé Pierre, qui fera son entrée au Palais Bourbon, tout comme le résistant chanoine Kir qui fut le dernier prêtre député à avoir porté la soutane sur les bancs de l'hémicycle et qui laissera son nom à une boisson célèbre. » Peut-être nos élus espèrent-ils anticiper, en dehors de toute polémique sur la question, le jour où l'on verra entrer une femme voilée à l'Assemblée, car jusque-là, même la très laïque IIIème République avait toléré la soutane dans l'hémicycle, et il n'y avait pas de problème. Comme nous le constations déjà en novembre 2016 (Islam, foulard, burkini : faut-il relire la loi sur la laïcité à ceux qui la brandissent ?), certains dans notre classe politique se méprennent sur la loi de 1905, en y voyant un outil de contrainte visant toutes celles et tous ceux qui ne nous ressemblent pas, qui ne rentrent pas dans le « moule républicain » autrement dit, un outil d'assimilation.

Rappelons que la République ne reconnaît aucun culte, et qu'à ce titre-là, elle ne peut reconnaître le caractère religieux d'une tenue. Le débat s'était déjà posé en 1905, lorsque certains parlementaires anticléricaux, tels que le député Chabert, voulaient interdire la soutane et la cornette dans les rues, alors que d'autres comme Aristide Briand, alors rapporteur de la Loi de séparation des Églises et de l'État, prônaient une loi d'apaisement. De manière cohérente, le point de vue qui veut que l'État, s'il ne reconnaît aucun culte, ne peut juger du caractère religieux d'une soutane ou d'un foulard, l'avait finalement emporté. On peut considérer que l'État, à travers ses représentants élus, a un devoir de neutralité, mais convenons que cette interdiction peut apparaître en contradiction avec l'esprit de la loi de 1905.

Enfin, bleu de travail, maillot de foot, quel que soit l'habit, un vêtement peut aussi frapper les esprits, et permettre à une ou un élu de sensibiliser et de mieux faire passer ses messages. En l'occurrence, aurait-on parlé de l'intervention de François Ruffin s'il n'avait pas porté son maillot ? Il a pu lui être reproché de privilégier la recherche de buzz sur le fond des dossiers, mais cet argument est d'une mauvaise foi profonde : qui peut croire que le discours qu'il a tenu devant un parterre quasi-vide aurait retenu l'attention des médias s'il n'avait pas retiré le pull qui recouvrait sa tenue de sport ? Bien entendu, les vêtements débraillés ou les tenues indécentes peuvent faire l'objet de remarques le 27 juillet 2017, Ruffin lui-même recevait les critiques des rangs de députés de droite pour sa chemise à moitié sortie du pantalon , et c'est bien compréhensible si l'on soutient que la parole des élus de la nation doit préserver un semblant de solennité. Mais un message peut d'autant mieux passer qu'il peut être illustré par des habits, des artifices ou des objets (les courses présentées par Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière le 26 juillet 2017, par exemple, pour que soit mieux incarnée la baisse de 5 euros des APL prévue par la majorité fraîchement élue). Confère le discours de François Ruffin sur le soutien au football amateur. Confère également, de l'autre côté de l'Atlantique, aux États-Unis, le 28 mars 2012, l'intervention du député Bobby Rush qui, à la Chambre des Représentants, avait enlevé sa veste pour dévoiler un sweat dont il a revêtu la capuche, en hommage à un jeune afro-américain (Trayvon Martin) tué dans une bavure policière un mois auparavant l'élu démocrate avait alors été expulsé de l'enceinte pour outrage, le port de couvre-chef y étant interdit.

Le soutien de François Ruffin au texte UDI-Agir-indépendants qui visait à taxer les plus importants transferts c'était tout de même l'objet de son plaidoyer n'a évidemment pas été suivi par La République En Marche. La focalisation sur les questions de forme indique surtout une crispation sur des choses anecdotiques et l'incompétence des médias, puisqu'ils sont incapables de relayer les sujets de fond, à moins qu'un « coup de com' » n'attire pas leur attention. On en est souvent là, à s'attacher aux détails, quand on perd de vue l'essentiel. Notre modèle de démocratie va mal, alors attachons-nous aux détails des codes républicains pour sauvegarder les apparences. Et pour que l'ordre établi sous les ors de la République soit préservé, faisons rentrer tout le monde dans le rang. Ruffin ne disait pas autre chose, le 24 janvier sur Europe 1 : « Ce qui les inquiète, c'est que l'Assemblée devienne une assemblée populaire car jusqu'à maintenant personne ne regardait ce qui s'y passait. Et en effet, à partir de quelques coups d'éclat comme ça, l'Assemblée peut devenir une tribune populaire. Ça les embête et donc il faut qu'ils nous passent les menottes aux poignets un petit peu pour qu'on n'attire plus l'attention de la même manière. »

Afin d'ajouter du fond à cette réflexion sur les usages de forme, nous conclurons avec le verbatim de l'intervention de François Ruffin. C'était le 7 décembre dernier, devant un hémicycle pratiquement vide.

Madame la ministre, vous êtes la ministre des Sports, mais vous ne nous avez parlé que de compétitivité, de parts de marché, d’attractivité, avec un raisonnement de trader. Je voudrai vous en parler autrement, humainement.

Le maillot que je porte aujourd’hui est celui de l’Olympique eaucourtois. C’était le club de mon ami Antoine. Franck Hernat en était le président ; je l’avais rencontré à un repas de fin d’année à la salle des fêtes d’Eaucourt-sur-Somme. […] Avec Antoine, on s’était réfugié dans la cuisine, derrière la buvette, près du président. Je venais pour élucider ce mystère : le miracle des maillots pliés.

Que je vous explique : depuis tout petit, je jouais au foot, et, depuis tout petit, le samedi ou le dimanche, dans les vestiaires, avant le match, un entraîneur pose une bassine sur un banc ; dans la bassine, tous les shorts, les chaussettes, les maillots lavés, pliés, rangés dans l’ordre […], alors qu’on les avait quittés crados, couverts de sueur, chiffonnés. Le week-end d’après, on les retrouvait donc lavés, pliés, rangés dans l’ordre.

J’ai essayé d’en causer une fois avec mes partenaires de l’association sportive du foyer rural de Ribemont-sur-Ancre, tandis que l’on enfilait les protège-tibias : « C’est quand même miraculeux, non, ces maillots qui nous arrivent lavés, pliés, rangés dans l’ordre ? » Ils n’ont pas bien pigé où, philosophiquement, je voulais en venir. Vérifiez plutôt si le ballon est gonflé, m’ont-ils conseillé.

Alors, ce soir, derrière ses grosses lunettes et ses épaisses moustaches, j’espérais que Franck Hernat allait m’éclairer. Il avait quarante ans, travaillait chez DAR, un fabricant de vérandas à Poix-de-Picardie. Parfois, il partait livrer en Normandie, comme ce jeudi, à Cherbourg. Même s’il s’est levé à quatre heures du matin, cela ne l’empêche pas, le soir, de passer au stade, même vite fait, juste une demi-heure, pour assister à l’entraînement des poussins. Parfois, il s’y rend en pantoufles, à cause de ses chaussures de sécurité qui, dans la journée, lui font mal aux pieds. « Pourquoi tous ces efforts ? », je lui demande. « Pour les gamins », il répond. C’est son leitmotiv, les gamins ; c’est sa cause, donner le goût aux gamins. Lui veut que les gamins soient heureux, mais ces heures de bonheur, ça se mérite. Il faut tondre la pelouse, il faut tracer les lignes, il faut faire tourner la buvette, il faut vendre des calendriers, il faut chercher les sponsors. […]

Il faut organiser des tournois de pétanque, de sixte, de jeunes pour équiper en maillots les 140 licenciés. Justement, je rebondis : « Les maillots, vous les lavez comment ? » « Ben, à la machine », il répond. « Non mais d’accord, mais c’est quoi, la motivation profonde ? » « Ben, pour qu’ils soient propres ! » Mon enquête piétinait. Le président paie son kir, déplie un billet de 10 de son porte-monnaie. « Vous devez vous faire un paquet de pognon », je lui glisse. « Hein, comment ça ? », il s’étonne. « Ne me faites pas croire que, si vous servez à la buvette, si vous préparez des paellas, si vous tondez la pelouse, si vous tracez des lignes à la craie, si vous lavez, pliez, rangez les maillots, c’est pas un peu pour l’argent ? » Lui s’insurge, se tourne vers sa femme : « Non mais t’entends, Babeth, il dit qu’on gagne des sous avec le club. » « Oh, on en perd, oui ! », se révolte la présidente. « Dis-lui combien on y laisse tous les mois ! » « Trois cents euros, peut-être, que ça nous coûte ! », elle réplique. « Avec l’essence pour conduire les équipes, avec les coups qu’on paye aux joueurs… Rien que ce soir, on avait oublié les sacs-poubelles, la macédoine, eh bien, on les a achetés de notre poche. » Mais j’insiste : « Les déplacements, vous vous les faites rembourser ? » « Non, et personne ici, dans tous ceux que vous voyez, dans la dizaine de dirigeants, il n’y a pas un parent, il n’y en a pas un qui a reçu un centime. »

Commencez-vous à comprendre mon histoire de miracle ? Dans cette société où tout se marchande, où les services se vendent et s’achètent, où le businessman fait figure d’homme nouveau, où le profit aveugle guide le monde et nous conduit vers l’abîme, ils sont là, une dizaine à Eaucourt, mais autant à Ribemont, à Amiens Nord, à Agen, à Fécamp, à Bruay, à Aulnay, qu’ils se prénomment Franck, Mohammed ou Florence, dans le foot, dans le hand, dans la gymnastique, dans le judo, dans le twirling bâton, ils sont des dizaines de milliers à travers le pays à servir à la buvette, à préparer des paellas, à laver, plier, ranger les maillots. Et tous ces efforts, pour pas un rond !

Pourquoi, d’ailleurs ? Pour des raisons assez floues, pas calculables. Pour les gamins. Pour être ensemble aussi. Pour tenir à bout de bras des petits clubs et pour que les villages ou les quartiers existent à travers eux. Une résistance à l’argent roi, plus massive, plus quotidienne et plus souterraine que les manifs avec banderoles.

J’étais avec Annie à Abbeville. Elle me détaillait ses soucis financiers. « J’ai un cahier de comptes avec toutes mes factures. J’ai 64,95 euros de gaz et d’électricité par mois. » « C’est comme ça chez les pauvres, je lui faisais remarquer. Vous connaissez le montant par cœur, même derrière la virgule. » Elle me disait : « Oui, on refait les comptes dans la tête, on les refait avec les enfants. J’ai calculé qu’il nous restait 20 euros par jour pour six personnes. » « Vous voulez dire 20 euros pour la nourriture, les habits et les loisirs, c’est ça ? » « Oui, elle me confirme. Donc, des loisirs, il n’y en a pas. » « Par exemple, je la questionne, vos enfants ont quoi comme activité le week-end ? » Et Annie de me répondre : « Aucune. Les jumeaux auraient bien aimé faire du football, mais c’est plus possible. Avant, on recevait une aide de la Maison de Quartier, ils payaient la moitié de la licence. Du coup, comme le foot c’était trop coûteux, je les ai mis au tennis de table l’an dernier. C’était que 25 euros. »

Pour moi, chers collègues, le football, c’est le bonheur de l’enfance. Alors, qu’un gosse ne puisse pas chausser des crampons et taper dans la baballe par manque d’argent de ses parents, comment l’accepter ? Dans notre pays riche à milliards, vous trouvez ça normal ? On va tolérer ça ?

Je ne vous parle pas que d’un ballon, je vous parle de l’envie, l’envie d’avoir envie. Pour mes enfants, je n’aspire qu’à une chose, qu’ils soient passionnés d’un truc, n’importe quoi : jouer au foot, réparer des mobylettes, chercher des fossiles, faire du karaoké, dessiner des Mickey, n’importe quoi, mais que nos enfants nourrissent une envie, une passion et on les sauvera. Qu’ils se sentent bons à quelque chose !

C’est le drame que, trop souvent, j’entrevois, sous l’abribus d’un village ou au bas des tours d’un quartier : le vide d’envie. Des gamins qui se sentent nuls à l’école et qui, du coup, se sentent nuls à tout, pas faits pour la vie, qui se replient sur eux-mêmes et se désespèrent, à treize, quinze ou dix-sept ans. Chez eux, la résignation a déjà fait son nid, un gigantesque « à quoi bon ? ». Le sport, parfois, peut combattre ça. Donner à un gosse le sentiment qu’il est au moins bon à ça, bon à dribbler et à marquer des buts. Sa semaine sera éclairée, simplement parce que le samedi, il aura mis une reprise de volée dans la lucarne et aura été, le temps d’un match, un héros pour lui-même. Cette fierté rejaillira sur le reste.

Le football ne détient pas le monopole de cette fierté, qu’il tirera peut-être du théâtre, du fait de faire rire ses copains sur les planches. Ou d’une trompette, parce qu’il jouera dans la fanfare de la ville. Qu’importe. Mais il faut trouver. Pour chaque jeune, il faut trouver un truc, un petit truc, qui fasse rejaillir la fierté sur le reste.

Voilà, madame la ministre, après quelle médaille d’or nous devons courir. Nous en sommes loin, très loin. Le budget consacré au sport amateur est dérisoire, infime, comparé aux milliards d’euros déversés sur l’élite. J’ai vérifié hier soir sur internet : le budget de la ligue de football professionnel s’élève à 850 millions d’euros contre 214 millions d’euros pour la Fédération Française de Football. Autrement dit, on consacre en France quatre fois plus d’argent pour les quarante clubs professionnels et leurs 1 650 joueurs que pour les 2,1 millions d’amateurs et les milliers de clubs.

Quand le marché donne tout à une élite et rien, ou si peu, aux gens, quel est notre rôle à nous, élus politiques, et à vous, pouvoirs publics, sinon de rétablir un minimum la balance par la loi ?

Marie-George Buffet a ouvert la voie il y a une vingtaine d’années avec l’instauration d’une taxe sur les droits télévisuels. Avec sa proposition, notre collègue Michel Zumkeller poursuit aujourd’hui ce chemin. Que les gros contrats soient taxés à 5%, franchement, aucun joueur, aucun agent même n’en mourra. Et je comprends que beaucoup d’entre vous soient démangés par l’envie de porter le taux à 10, 20 ou 30%, et je pense que Michel Zumkeller y est ouvert.
Que proposez-vous pour le sport amateur ? Qu’ai-je entendu, madame la ministre ? Vous avez pris « l’initiative d’une réflexion sur le champ du sport avec vos homologues européens ». C’est ça, la mesure forte ? Prendre l’initiative d’une réflexion ?

En attendant, combien de milliers d’enfants seront encore exclus des terrains ? Combien resteront sur le banc de touche ? Combien de Franck, de Mohammed, de Florence jetteront l’éponge ? Et ils ne seront pas remplacés. « Tout le monde est remplaçable », dit-on. Je ne le crois pas. Il y a bien des écoles d’ingénieurs, de coiffeurs, de magistrats, d’enseignants, de plombiers, de journalistes, mais il n’y a pas d’école du don de soi, pas d’école de la générosité.

Franck Hernat est décédé à quarante-huit ans d’une rupture d’anévrisme, et il n’a pas été remplacé à l’Olympique eaucourtois où il manque toujours. Le club tourne, mais pas de la même façon. C’est qu’ils n’existent pas à l’infini, vous savez, les Franck, les Mohammed et les Florence, qui donnent leur temps sans compter, ce temps qui, pour eux, n’est pas de l’argent. Ils sont précieux, alors, aidons-les, donnons-leur un coup de pouce, pour qu’à nos enfants ils continuent de donner l’envie, l’envie d’avoir envie, et que l’on allume leur vie.

François Ruffin, député de la 1ère circ. de la Somme. Le 7 décembre 2017, à l'Assemblée nationale.

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