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Par David Brites.

Jeudi 12 décembre, les Algériens étaient convoqués aux urnes, plus de huit mois après la chute d’Abdelaziz Bouteflika. Les organisations de la société civile qui accompagnaient les manifestations chaque vendredi depuis février 2019, ainsi qu’une grande part de l’opposition politique, réclamaient pourtant, au préalable, le départ de tous les représentants du régime et l’amorce d’un processus constituant permettant une transition réelle vers un système démocratique. Mais les militaires au pouvoir, avec à leur tête le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah, ont maintenu l’élection présidentielle dans le cadre constitutionnel existant. Une manière de dire que le renversement d’Abdelaziz Bouteflika, après vingt ans de règne, ne résultait pas d’un mouvement révolutionnaire avec en bout de course un changement de régime, mais à peine de l’impossibilité du président sortant d’assurer plus longtemps ses fonctions. Une manière, donc, de ne pas remettre en cause les intérêts des militaires qui sont, depuis l’indépendance (en 1962) mais plus encore depuis la guerre civile des années 1990, les véritables maîtres du régime.

Et la fin du régime, les manifestants avaient (et ont) bien raison de l’exiger. Car au-delà de la figure de Bouteflika ou de ses proches, c’est tout un système qui s’est mis en place depuis des décennies et qui sclérose profondément le pays, sur tous les plans. Et ce que l’on pourrait qualifier en Algérie d’« État profond » pour parler du système de la dictature dans toutes ses ramifications, va lui-même au-delà des seuls services de renseignement et des institutions militaires. Il s’agit d’un ensemble combinant une corruption abyssale, une économie à bout de souffle et improductive qui s’est enfermée dans le piège de la rente des hydrocarbures, un parti-État incapable de se renouveler ou d’accepter le principe d’alternance, et surtout des oligarques tout puissants, despotiques et au comportement quasi-mafieux. Décryptage.

La Révolution « du sourire » vient de loin. Un cocktail de facteurs a fait fermenter depuis longtemps la colère et les frustrations de toute une génération d’Algériennes et d’Algériens. Les manifestations du printemps dernier ont été précédées par un climat de protestation diffus depuis près de dix ans, marqué par une accumulation de luttes sectorielles. En outre, nous l’avions vu en mai 2019 (« Révolution du sourire » (1/2) : quand le peuple algérien impose des prolongations au Printemps arabe), en dépit des spécificités qui caractérisent chaque pays touché par le Printemps arabe, des ingrédients similaires sont observés en Algérie : à la fois des éléments démographiques, sociologiques, et d’autres liés à la faiblesse du tissu économique et social. De nombreuses variables, comme le nombre d’enfants par femme, la mortalité infantile, qui ont drastiquement chuté ces vingt dernières années, et le taux d’alphabétisation, qui a quant à lui augmenté, constituent un terreau très fertile pour faire émerger une révolution, d’autant plus dans un système autoritaire, liberticide et sclérosé – une gérontocratie, qui plus est. À ces éléments structurels se sont ajoutés la chute du cours des hydrocarbures ces dernières années, qui a réduit les revenus du régime (et donc sa capacité à « acheter » la paix sociale) ; ainsi qu’un affaiblissement des outils de répression, en premier lieu les services de renseignement et de sécurité en 2016, résultat des luttes de pouvoir entre le clan Bouteflika et le général Toufik notamment.

C’est donc une jeunesse frustrée mais pleine d’espoirs qui s’est lancée dans le plus grand mouvement de protestation que l’Algérie a connu depuis les émeutes et manifestations d’octobre 1988. Après la chute du raïs Bouteflika le 2 avril, la rue n’a eu de cesse de réclamer le départ du personnel politique dirigeant. Plusieurs figures ont été contraintes à la démission – voire, nous le verrons plus loin, se retrouvent poursuivies pour des actes de corruption. Parmi elles, on peut notamment citer Mourad Bouchared, indéfectible soutien à l'ancien président depuis plus de dix ans, qui a quitté les fonctions qu'il cumulait de secrétaire général du Front de Libération Nationale (FLN), le parti présidentiel, dès avril, et de président de l'Assemblée populaire nationale, en juillet. À la suite de quoi Slimane Chenine, membre d'une petite coalition de trois partis islamistes (Ennahda-Adala-Bina, comptant quinze députés au total), était désigné président de la Chambre basse, devenant ainsi le premier opposant à occuper ce poste depuis l'indépendance. Le mouvement populaire s'est très vite fixé comme objectif l'éviction des trois « B », symboles du pouvoir sortant : Abdelkader Bensalah, président de la Chambre haute du Parlement (et par conséquent chef de l’État par intérim) ; Tayeb Belaiz, président du Conseil constitutionnel algérien (chargé de superviser l’élection présidentielle) ; et Noureddine Bedoui, Premier ministre depuis le mois de mars (et déjà ministre de l’Intérieur de 2015 à 2019). Mais à ce jour, un seul des trois, Tayeb Belaiz, remplacé par un magistrat, Kamel Feniche, a fini par quitter ses fonctions – c’était le 16 avril. Quant à Ahmed Gaïd Salah, cela a été dit, il est toujours chef d’état-major, et s’avère le véritable pilote de cette transition qui n’en est toujours pas vraiment une. C’est d’ailleurs lui qui a ordonné, après un premier report – elle était initialement annoncée pour le 4 juillet, pour clore les trois mois d'intérim constitutionnel d'Abdelkader Bensalah, mais avait été annulée faute de candidats –, la date du 12 décembre pour la tenue de l’élection présidentielle. Au regard de cette immobilité politique, mais aussi du résultat de la présidentielle, la tâche s’avère immense pour en finir avec le système de la dictature.

Manifestation à Alger, le 10 mai. (Crédit photo © Said Salhi)

Manifestation à Alger, le 10 mai. (Crédit photo © Said Salhi)

Quand la présidence Bouteflika mettait au pas les forces de sécurité et de défense, pour mieux les mêler à la sphère politique

Vingt années de présidence Bouteflika ont vu s’exprimer des rivalités profondes au sein même du régime, et ont permis à la corruption et au népotisme de s’implanter profondément. Le chef de l’État a progressivement mis la nation à sa botte. Après la pacification du pays au début des années 2000, suite à la décennie de la guerre civile puis au Printemps noir en Kabylie, l’armée, dont Bouteflika se méfie quand il arrive au pouvoir en 1999, est domptée à force de manœuvres. Le chef d’état-major de l’époque, Mohamed Lamari, et ses proches, en sont les premières victimes, au lendemain de la première réélection, en 2004. Il est remplacé par le fameux Ahmed Gaïd Salah, qui devient l’un des plus proches bras droit du chef de l'État, un pilier du régime. Dans le même sillage, en 2005, Bouteflika se débarrasse de son « mentor », chef du cabinet de la présidence, le puissant Larbi Belkheir, « parrain » du régime (mort en 2010). Le général Mohamed Lamine Médiène, puissant patron du Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS), semble longtemps indéboulonnable, d’autant plus que la stabilité politique et sociale, voire sécuritaire, repose en grande partie sur l’efficacité des services de renseignement – et leur capacité de répression. Cacique du régime, très influent, connu pour son acharnement contre les islamistes dans les années 1990, celui que l’on surnomme Toufik est même considéré, à l’extérieur, comme le véritable maître de l’Algérie.

Paradoxalement, c’est alors qu’il est clairement affaibli, par deux attaques cérébrales survenues en avril et mai 2013, qu’Abdelaziz Bouteflika prend réellement le contrôle de tous les rouages de l’État. Après une période de retrait, le DRS avait repris l’ascendant à partir de 2010, en exploitant de multiples affaires de corruption qui impliquaient des proches du président ; ce fut le cas, par exemple, lorsqu’il bouscula la direction de la compagnie pétrolière publique Sonatrach, tout en mettant publiquement en cause le ministre de l’Énergie et des Mines, Chakib Khelil, dauphin potentiel de Bouteflika. Mais en janvier 2013, l’attaque du site d’extraction gazière d’In Amenas par un groupe djihadiste redonne la main au chef de l’État et à l’armée. Grave échec du renseignement, cette prise d’otages ouvre la voie à une restructuration des services, et même, en septembre 2015, à l’éviction de Toufik. En janvier 2016, le DRS devient le Département de Surveillance et de Sécurité (DSS), placé directement sous la coupe de la présidence de la République. Ces manœuvres sont rendues possibles par l’appui de Gaïd Salah, toujours à la tête de l’armée, et qui a soutenu, contre l’avis de Toufik justement, la candidature de Bouteflika à un quatrième mandat en 2014 – le chef de l’État, trop faible, a été invisible durant toute la campagne.

Dans la guerre de succession qui marque la fin du règne d’un Bouteflika grabataire, les deux hommes forts du régime, le général Ahmed Gaïd Salah, qui cumule depuis 2013 le poste de chef d’état-major avec celui de vice-ministre de la Défense, et Saïd Bouteflika, frère du chef de l’État et conseiller à la présidence, ont « cohabité » et se sont neutralisés. S’ajoutait le général Athmane Tartag, qui a hérité de ce que fut le Département du Renseignement et de la Sécurité (DRS), « décapité » par le chef de l’État mais toujours puissant. Un trio qui décidait des principales nominations ainsi que des décisions stratégiques qui engageaient l’avenir du pays.

Sur le plan politique, le parti du Front de Libération Nationale (FLN), au pouvoir depuis l’indépendance, n’a plus la même influence qu’autrefois ; il est sorti affaibli de la « décennie noire », mis à l’écart par l’armée dans un contexte sécuritaire très dur, et même s'il a depuis 2005 comme président d’honneur Abdelaziz Bouteflika (qu'il a soutenu à chacune de ses élections au poste de chef de l'État), c’est à la présidence de la République et au sommet des forces de sécurité – et non dans la direction du parti – que se prennent désormais les grandes décisions. Dans le champ politique, quelques figures tentent de se créer des perspectives pouvant leur laisser envisager un destin « présidentiel », mais elles sont rares, leurs tentatives souvent éphémères, et elles sont finalement peu soutenues par les véritables forces qui tiennent les rênes du pouvoir. Parmi elles, Ahmed Ouyahia, secrétaire général du Rassemblement national démocratique, la deuxième force au Parlement, et Premier ministre de façon discontinue pendant près de douze ans entre 1995 et 2019, est l’une des figures qui se maintiennent le plus longtemps dans les sphères du pouvoir.

Le système est totalement sclérosé. Le régime, habitué à vivre sur la rente pétrolière et gazière, continue de tenir alors même que le président est désormais systématiquement absent des cérémonies officielles. Le statu quo est vanté comme un gage de stabilité, mais le pouvoir d’achat n’a jamais été aussi bas, le dinar algérien est très dévalué, les salaires stagnent, le chômage persiste à des taux très élevés, et à la fin de la décennie 2010, la chute du cours des hydrocarbures limite la marge de manœuvre budgétaire de l’État algérien, les réserves de change ayant fondu (passant de 193 à 85 milliards de dollars entre 2013 et 2018). Les jeunes Algériennes sont particulièrement pénalisées par le contexte de morosité, alors qu’elles souffrent déjà de l’organisation archaïque de la société : selon un rapport de l’Organisation Internationale du Travail, un tiers d’entre elles sont déscolarisées, sans emploi et sans formation.

La corruption est l’un des pires fléaux. L’Association algérienne de lutte contre la corruption a chiffré entre 50 et 60 milliards de dollars les commissions empochées dans les différents marchés. Pratiquement aucun secteur n’y échappe, et notamment pas les travaux publics, à travers par exemple le scandale de l’autoroute Est-Ouest, un projet surfacturé – 7 milliards de dollars initialement programmés, 13 milliards début 2019 (alors que le chantier n’est pas achevé) – et d’une qualité plus que douteuse. Autre exemple frappant : la Grande Mosquée d’Alger, dont le coût, estimé à 900 millions de dollars en 2008, dépasse déjà les 2,2 milliards, et dont le chantier n’en finit plus. Dans un article de mars 2019, la journaliste Samira Imadalou précise même, dans le média El Watan : « Même au niveau local, les communes n’ont pas fait exception, avec des affaires de détournements impliquant des élus locaux et causant des retards immenses en matière de développement régional. Par ailleurs, les grandes entreprises publiques, à l’image de la Sonatrach [société nationale fondée en 1963, œuvrant dans le secteur du pétrole], où l’argent a coulé à flots, ont été les premières à être frappées par les scandales de corruption. » Au nom de la préférence nationale, les marchés publics – frappés de maux caractéristiques de nombreux États corrompus : opacité des modalités de sélection, insincérité des choix, rétro-commissions, surfacturations, etc. – favorisent les gens proches du pouvoir.

« Une poignée d’oligarques », les maîtres invisibles de l’Algérie

Outre l’armée, « une poignée d’oligarques enrichis grâce à la commande publique et aux largesses fiscales et douanières contribuent à maintenir en vie le système Bouteflika, notait le journaliste Ali Bahmane le 25 février, toujours dans El Watan, nombre d’entre eux regroupés au sein du FCE [Forum des chefs d’entreprise] tissant des liens avec les partis politiques et les "organisations de masse" de la galaxie présidentielle ». Saïd Bouteflika, depuis qu’il fait partie de la garde rapprochée de son frère (depuis 2005), a largement favorisé cet élargissement des cercles du pouvoir aux milieux économiques, plus concrètement à une palette d’hommes d’affaires parmi lesquels des entrepreneurs s’étant enrichis dans la décennie 2000 au rythme de contrats d’infrastructures opaques et surfacturés. Président du FCE de 2014 à 2019, Ali Haddad symbolisait cette émergence d’oligarques politiquement influents – il a été arrêté le 3 avril dernier, cinq jours après sa démission du FCE.

Yasmina Khadra, auteur algérien de 64 ans, décrit très bien cette réalité dans son livre Qu’attendent les singes, publié en 2014. Il y décrit, sur fond d’enquête policière, le profil du rboba, ou « décideur de l’ombre », dont il dit qu’il « a la particularité de nager dans les eaux troubles sans jamais se mouiller ». Il ajoute même : « En Algérie, il n’est pas nécessaire de fauter pour recevoir le ciel sur la tête. Souvent, le destin ne tient qu’à une saute d’humeur, et la vie à un simple coup de fil… […] Et lorsque les rboba sont en colère, les tonnerres et les ouragans font piètre figure. N’importe quel larbin en hautes sphères vous certifierait, preuve à l’appui, que le baiser d’un rboba est aussi mortel que la morsure de dix cobras. » Traduction : la réputation d’une personne, dans l’Algérie de Bouteflika, dépend du bon vouloir de quelques barons, de quelques caciques, de quelques nantis.

Un cas, celui de Vahid Halihodzic, est emblématique et permet d’illustrer cette réalité – cas qui fit un peu de bruit en dehors du pays à l’époque où il survint. Celui qui fut sélectionneur de l'équipe nationale de football d’Algérie à partir de juin 2011 était parvenu à qualifier le pays pour la Coupe du monde de 2014, et a emmené au Brésil un groupe jeune (et contesté). Arrivés en huitièmes de finale, les « Fennecs » sont finalement défaits contre l’Allemagne (2-1), après un match plus qu’honorable pour la sélection nationale. Or, Halihodzic, pourtant acclamé par la presse et le public algérien à son retour à Alger, ne renouvela pas son contrat. Dans un communiqué publié sur Internet, il s’en expliqua, décrivant notamment les rapports tendus qu’il a entretenus avec les médias, qui ont discuté ses choix et jusqu’au montant de son salaire. À cela se sont ajoutées les pressions imposées par le président de la Fédération algérienne Mohamed Raouraoua, archétype de la figure du rboba évoquée dans son livre par Yasmina Khadra. Raouraoua, très riche et très influent – jusqu’au sommet de l’État –, s’est largement désolidarisé du travail du sélectionneur pendant des mois, et a même incité des organes de presse qui lui mangent dans la main à « attaquer » Halihodzic. Pourtant, il était présent lorsque le Bosnien était reçu par la présidence de la République pour être félicité pour le bon parcours de l’équipe. Tout le paradoxe de la société algérienne sous l’ère Bouteflika, dominée par des « barons » tout-puissants qui mettent à terre les talents. « Dans un pays où les décideurs s’évertuent à construire une villa à leurs rejetons là où il est question de leur bâtir une nation, écrit ainsi Yasmina Khadra, il n’est pas rare de rencontrer des talents chevronnés trimer au fond des gargotes afin de joindre les deux bouts. »

Une autre notion est introduite par Yasmina Khadra dans le même roman, Qu’attendent les singes, celle de Béni Kelboun. Il écrit à ce propos : « Dans la mythologie araberbère, Béni Kelboun désignait les tribus cannibales qui s’attaquaient aux pèlerins et aux missionnaires itinérants avant l’ère du transport en commun. Aujourd’hui, on appelle Béni Kelboun les opportunistes sans scrupules qui ont institué l’encanaillement en dogme. »

La description de l’Algérie contemporaine par Yasmina Khadra y est terrible. Il y évoque « le marigot infecté de crocodiles qu'est devenue Alger », où « les nouveaux reptiles n'ont pas plus de patience que de scrupules [et] veulent tout et tout de suite, sans partage et sans concessions ». Plus loin, il développe : « Les temps ont muté, et à Alger, on ne distingue plus le vertige de la nausée ; chauffés à blanc, les esprits sont en train de fondre comme du plomb dans un mélange de renoncement et de dégoût. Alger n'est plus elle-même ; ses soubassements n'ont pas plus de mystères que d'attraits. Ses noceurs exilés, la cité est infestée par des arrivistes sauvagement fortunés, sans classe et sans statut, qui croient dur comme fer que les vertus ont un prix, ainsi que le mérite. Ils ont renversé l'échelle de valeurs, marché sur les corps de bataille et l'ordre des choses, foulé au pied les lignes rouges et les monuments, certains de corrompre et les âmes et les serments rien qu'en leur crachant dessus. » L'auteur adopte un ton lyrique quand il nous livre les réflexions de l’un de ses personnages, Ed Dayem : « Ah ! Alger, Alger... Inscrits aux abandonnés absents, ses saints patrons se cachent derrière leurs ombres, un doigt sur les lèvres pour supplier leurs ouailles de faire les morts ; quant à ses hymnes claironnants, ils se sont éteints dans le chahut d'une jeunesse en cale sèche qui ne sait rien faire d'autre que se tourner les pouces au pied des murs en attendant qu'une colère se déclare dans la rue pour saccager les boutiques et mettre le feu aux édifices publics. Hormis une minorité de snobinards qui emprunte à Paris ses pires défauts, c'est l'abâtardissement métastasé. Même le vice s'effiloche dans la platitude ambiante, et les allumeuses, qui d'habitude faisaient courir les culs-de-jatte, sentent les draps mortuaires et la sueur fauve des mauvaises passes. »

Manifestation à Alger, le 10 mai. (Crédit photo © Said Salhi)

Manifestation à Alger, le 10 mai. (Crédit photo © Said Salhi)

Comment sortir du système ? Le caillou de l'armée dans la chaussure du Hirak

« Partez, libérez l’Algérie », « Pour une Algérie libre et démocratique », « FLN dégage », « Y en a marre des généraux », étaient autant de slogans que l’on pouvait entendre dans les manifestations, qui se sont poursuivies bien au-delà de la chute d’Abdelaziz Bouteflika. Le pouvoir a certes multiplié les tentatives d’entrave au droit de rassemblement, par exemple en restreignant l’accès des provinciaux à la capitale. Dès le début de l'été, en un mois à peine, une cinquantaine de personnes étaient arrêtées et mises en détention, la majorité pour avoir porté un drapeau berbère, nous y reviendrons, mais aussi, pour beaucoup, pour avoir critiqué le chef d’état-major, comme l’ancien vétéran de l’indépendance âgé de 86 ans Lakhdar Bouregaâ, incarcéré le 29 juin pour « atteinte au moral des troupes de l’Armée nationale populaire et outrage à corps constitué ». Les manifestants, à Alger mais aussi dans d’autres villes comme Constantine ou Annaba, n'ont cessé de réclamé le départ d’Ahmed Gaïd Salah, la libération des manifestants incarcérés, et la mise en place d’un véritable processus de transition démocratique.

C’est donc dans l’objectif de diviser la contestation qu’Ahmed Gaïd Salah annonçait, le 19 juin, que les forces de l’ordre interdiraient dorénavant tout drapeau autre que « l’emblème national » dans les manifestations. Comprendre : l’emblème berbère, constitué de trois bandes horizontales bleue, jaune et verte, et frappé au centre de la lettre Yaz de l’alphabet tifinagh, ne serait donc plus toléré dans les défilés. Pour rappel, les berbérophones, particulièrement concentrés en Kabylie, représentent entre 25 et 30% de la population algérienne (au moins dix millions de personnes), selon des estimations. Comme nous l’avons déjà abordé sur ce blog, en mai dernier et même auparavant (Les Arabes du Maghreb sont-ils des Berbères ?), les questions politiques, sociales et identitaires se mêlent, pour la communauté amazigh (berbère), largement marginalisée. La posture de Gaïd Salah n’est donc pas due au hasard, elle vise alors à cristalliser, par pur opportunisme, l’attention sur la question kabyle – manœuvre dénuée de succès, en l’occurrence. « L’Algérie ne possède qu’un seul drapeau […] symbole de [sa] souveraineté […], de son indépendance, de son intégrité territoriale et de son unité populaire », martelait alors le général, qui dénonçait « la tentative d’infiltrer les marches et de porter d’autres emblèmes que [l']emblème national par une infime minorité ». Propos d’autant plus déplacés que l’emblème amazigh n’a jamais été proposé comme substitution au drapeau national, et que la dimension amazigh de l’identité algérienne est, d’une certaine manière, déjà constitutionnalisée – la langue tamazight a été reconnue « langue nationale » par l’État en 2002, et « langue officielle » en 2016.

Les Algériens ont répondu à l’avertissement de l’armée en montrant leur unité lors des manifestations du 21 juin. En dépit de nombreuses arrestations et d’assauts lancés contre les manifestants, puis de détentions provisoires au titre de l’article 79 du Code pénal (qui punit d'un à dix ans de prison « quiconque a entrepris, par quelque moyen que ce soit, de porter atteinte à l’intégrité du territoire national »), le défilé a montré un beau visage et de nombreux drapeaux berbères côtoyaient ce jour-là celui de l’Algérie. Le journal algérien Liberté titrait ainsi que, malgré son interdiction, « l’emblème amazigh triomphe à Alger ». Au total, selon un bilan officieux d'ONG algériennes, on comptait fin octobre plus d'une centaine de prisonniers dits d'opinion. D'autres estimations en évoquent 300 ; le chiffre exact est difficile à connaître, puisque les autorités refusent de le communiquer. Le 12 novembre, la Justice a condamné à de la prison ferme vingt-huit personnes arrêtées en possession du drapeau amazigh.

Parallèlement à la répression de rue, le pouvoir a cherché à organiser un simulacre de transition. Début juillet, après des manifestations massives au cours desquelles les protestataires ont commémoré les 57 ans de l’indépendance algérienne (le 5 juillet), le président par intérim Abdelkader Bensalah proposait la création d’une « instance de dialogue » indépendante et à laquelle ne seraient associés ni l’armée ni le pouvoir en place, et qui serait chargée d’organiser l'élection présidentielle à venir. C’est un chef de l’État contesté qui fait alors cette proposition. En effet, alors que le délai de 90 jours prévu par la Constitution pour l’intérim suite à la destitution du chef de l’État expire le 9 juillet, Bensalah – sur décision du Conseil constitutionnel qui propose une interprétation large de la Loi fondamentale en estimant que le mandat par intérim doit se prolonger jusqu’à l’élection d’un nouveau président – se maintient à son poste. Dès le 10 juillet, Ahmed Gaïd Salah lui réaffirme clairement son soutien.

Sans surprise, le 26 juillet, à nouveau un vendredi, les rues d’Alger se mobilisent pour dénoncer le panel désigné par le pouvoir pour constituer l’« Instance de dialogue et de médiation » chargée de négocier les modalités de la présidentielle. Panel dont la composition s’est effectuée sur suggestion du Forum civil pour le changement, une organisation de la société civile. L’une des figures du panel cristallise les mécontentements, à savoir Karim Younes, ex-président de l’Assemblée populaire nationale et ancien ministre de Bouteflika à l’époque de la répression sanglante en Kabylie en 2001. Parmi les autres membres du panel dont la présence fait débat, on compte un ancien membre de la Chambre haute du Parlement nommé sur le quota présidentiel d’Abdelaziz Bouteflika. Outre le manque de représentativité induit par sa composition, c’est l’existence même de cette instance qui fait polémique, puisqu’elle n’était pas demandée par la contestation et qu’elle n’existe que par le seul fait du prince, à savoir par la volonté d'Abdelkader Bensalah – appuyé par Gaïd Salah. Le 7 août, l’Instance nationale se réunie pour la première fois pour discuter avec des personnes présentées comme des militants de la contestation. La majorité juge nécessaire d’organiser la présidentielle aussi rapidement que possible et sans intervention du gouvernement de Noureddine Bedoui. Le lendemain, Gaïd Salah juge que les revendications fondamentales de la contestation ont été satisfaites, que l’objectif est désormais la présidentielle, et il refuse ainsi de mettre en place les quelques mesures d’apaisement prônées par l’Instance de dialogue : libération des prisonniers d’opinion, allègement des fouilles et du dispositif policier les jours de mobilisation, etc.

Le 26 août, le chef d’état-major réitère son refus catégorique d’une transition qui pourrait avoir des « conséquences périlleuses » et appelle à l’organisation rapide d’une élection présidentielle. Il rejette également une idée phare avancée par Karim Younes, à savoir un engagement préalable des candidats à la présidentielle à mettre en œuvre les recommandations d’une conférence nationale de dialogue à venir. D’autres propositions de ce type sont lancées, comme une présidentielle assortie d’un engagement des partis et des candidats à organiser des législatives anticipées et à ouvrir le chantier d’un processus constituant. Des pistes balayées par le général Gaïd Salah, qui fustige la « tentative de diffuser des idées sombres qui condamnent le futur président et lui imposent des agendas préétablis » qui seraient contraires à la Constitution.

Dans le contexte de cette crise institutionnelle, durant tout l'été, l’échiquier politique s’avère en pleine recomposition. Les partis d’opposition tentent de se structurer autour d’alliances, parfois de circonstance, donnant lieu à une bipolarisation croissante de la vie politique. D’une part, on trouve les partisans d’une solution qui s’intègrerait dans le cadre constitutionnel présent, avec comme objectif l’élection d’un nouveau chef de l’État ; d’autre part, on soutient la mise en place d’une assemblée constituante directement issue du mouvement populaire. Le 6 juillet, les partis politiques (Talaie El-Houriyet, El-Adala, Mouvement de la Société pour la Paix…) et des organisations de la société civile plutôt partisans du premier scénario se réunissaient à Aïn Benian, en banlieue algéroise, pour des « assises nationales du dialogue », visant à mettre en place des mécanismes pour sortir de la crise et aller, dans des délais raisonnables, vers l’organisation d’une élection présidentielle. Outre la libération des détenus politiques et d’opinion, et la liberté de la presse et d’association, la feuille de route alors produite prévoyait la formation d’un gouvernement de « compétences nationales » ainsi que la mise en place d’une instance électorale indépendante. Critique vis-à-vis de l’institution militaire et de ses pantins politiques (tels que Bensalah), cette coalition-ci, à dominante nationaliste et islamiste, regroupant des partis sous le label des « forces du changement », est en fait le courant a priori le plus accommodant de l’opposition.

Plusieurs partis historiques d’opposition, comme le Front des Forces Socialistes (FFS), le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), le Parti des Travailleurs (PT), le Mouvement Démocratique et Social (MDS), ou encore le Parti Socialiste des Travailleurs (PST), auxquels s'ajoutent la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’Homme et plusieurs personnalités de la société civile, se veulent davantage en rupture avec le système actuel. Marquées par la présence de forces ancrées électoralement à gauche et en Kabylie, ces formations dites de « l’alternative démocratique » demandent préalablement le départ de l’ensemble du gouvernement et la mise en place d’une Assemblée constituante. Craignant qu’une simple élection présidentielle ne consacre en fait la continuité du régime, ils ont établi, le 26 juin, un Pacte politique pour une véritable transition démocratique, qui liste leurs conditions pour participer à un éventuel dialogue d’où seraient exclues les autorités et l’armée. Entretemps, mi-juin, une centaine d’organisations de la société civile algérienne, refusant l’accélération du calendrier électoral voulue par Gaïd Salah, ont appelé à une « transition de six mois à un an maximum » pilotée par une ou des personnalités consensuelles. Sous l’impulsion d’acteurs de la société civile, les deux pôles politiques, ceux prônant une présidentielle sous conditions, et ceux réclamant un processus constituant, se sont rencontrés le 24 août, sans grande avancée concrète, pour rappeler des exigences du mouvement toujours non-satisfaites : « la libération des détenus d’opinion, la levée des contraintes sur les espaces publics, la libération des médias et la levée du blocus sur la capitale ».

Quant au Front de Libération Nationale, la question est de savoir s’il survivra à l’année 2019. Depuis le 22 février, le FLN, tout comme le Rassemblement national démocratique (RND), autre parti de la majorité présidentielle créé en 1997, sont les cibles des manifestants qui les désignent comme des corrompus au service du clan Bouteflika. Les appels à faire purement et simplement disparaître le FLN, devenu depuis vingt ans un tremplin pour des affairistes – et surnommé pour cela « le parti de la chkara » (un terme qui désigne le sachet d’argent de couleur noire utilisé pour s’acheter une bonne place dans les listes de candidatures à la députation) –, se sont multipliés ces derniers mois. Le 20 août, c’était même la puissante Organisation nationale des Moudjahidines (ONM), composée d’anciens combattants, qui demandait aux autorités d’enlever le « symbole du FLN » au parti. Le FLN et le RND demeurent par ailleurs tous deux exclus des discussions mises en place par l’Instance de dialogue voulue par la présidence par intérim. Alors que la direction du FLN voit dans ces manœuvres « des agendas cachés » remettant en cause l’indépendance de l’Algérie, de nombreux Algériens réclament que le sigle du FLN soit « rendu » à la nation et libéré des connotations partisanes.

En balayant la vitrine politique du régime, son président grabataire, son parti officiel, sa centrale syndicale ou le Parlement, le Hirak (« mouvement ») a réduit le pouvoir à sa seule expression brute : l’armée. Or, depuis la chute d’Abdelaziz Bouteflika, le pouvoir a impulsé une véritable opération « mains propres ». Dès le mois de mai, plusieurs puissants hommes d’affaires proches de ce qu'on appelle communément la « bande » (içaba) Bouteflika avaient été placés en détention provisoire, dont, nous l’avons dit, Ali Haddad, soupçonné d’être impliqué dans le scandale de corruption lié à la construction de l’autoroute nationale Est-Ouest, mais aussi, le 22 avril, Issad Rebrab, considéré comme la première fortune du pays, ainsi que les quatre frères Kouminef, milliardaires à la tête d’un empire allant de l’agroalimentaire au génie civil pétrolier. Le 4 mai, Saïd Bouteflika, ainsi que les généraux Toufik et son successeur à la tête des services de renseignement, Athmane Tartag, étaient arrêtés, placés sous mandat de dépôt par le tribunal militaire de Blida pour « atteinte à l’autorité de l’armée » et « complot contre l’autorité de l’État ». Plusieurs dizaines de personnes, des piliers politiques du système Bouteflika, défilent au cours des semaines suivantes, convoqués dans le cadre de grands procès anti-corruption, comme les anciens chefs de gouvernement Abdelmalek Sellal et Ahmed Ouyahia, ou encore l’ancien secrétaire général du FLN Djamel Ould Abbès, en prison pour des affaires de corruption liées à sa fonction de ministre. En emprisonnant ces symboles du régime, l’armée cherche évidemment à calmer la rue sans pour autant céder sur le fond. Les opérations d’arrestation sont largement diffusées dans les médias, alors que, comme le rappelait le journaliste Omar Kharoum dans un article de mai publié dans El Watan, « les décideurs semblent se conforter dans l’individualisme et la solitude de leur feuille de route », mais empêchent surtout « l’émergence d’un nouveau personnel avec l’avènement d’institutions viables ».

En bref, l’offensive judiciaire aurait pour double objectif d’apaiser la contestation en lui offrant des « têtes », tout en servant de prétexte à une purge dans le cadre des luttes de clans internes au pouvoir. En outre, la lustration n'affecte pas que des proches du clan Bouteflika. Le 9 avril, c’est Louisa Hanoune, secrétaire générale du Parti des Travailleurs, qui est placée en détention provisoire – sa libération sera demandée par plusieurs partis une semaine plus tard, en vain. Le 25 septembre, au troisième jour d’un procès-éclair (où elle est jugée avec Saïd Bouteflika, Mohamed Mediène et Athmane Tartag), cette opposante historique au FLN (qui fut toutefois assez conciliante avec la présidence Bouteflika), est condamnée à quinze ans de prison par le tribunal militaire du Blida, pour « complot avec des réunions [visant à] porter atteinte à l’autorité de l’État et de l’armée ». Entretemps, Karim Tabbou, porte-parole de l’Union démocratique et sociale (UDS) et figure de la contestation populaire, est interpellé le 11 septembre, puis présenté le lendemain devant le procureur de Koléa, à l’est d’Alger. Poursuivi – tout comme Lakhdar Bouregaâ – pour « entreprise de démoralisation de l’armée », ce tribun et débatteur pugnace (qui s’exprime dans les deux langues du pays, l’arabe et le tamazight), et figure montante de l’opposition depuis le début de la révolution du 22 février, risque jusqu’à dix ans de prison. Autre voix de la contestation, l’avocat Salah Dabouz, défenseur des droits des Mozabites (des Berbères de rite ibadite, minoritaire en Algérie), a quant à lui été agressé à l’arme blanche par un homme cagoulé à Ghardaïa, à 600 km au sud d’Alger.

De toute évidence, un processus historique est en marche et fait trembler des mastodontes du système. Mais cette séquence peut n’être qu’une partie d’échecs finement menée par Gaïd Salah et ses proches, qui pourrait paradoxalement aboutir, si des changements institutionnels s’opèrent à la suite de l’élection présidentielle, à une rénovation profonde du paysage politique, économique et social algérien. Dans le cadre de cette rénovation politique, on voit bien, toutefois, que les réactions et les spasmes du système agonisant réclament dans les rangs de l'opposition la plus grande vigilance.

La présence de membres de la communauté algérienne à Paris, lors de la manifestation du 1er mai célébrant la Fête du Travail.

La présence de membres de la communauté algérienne à Paris, lors de la manifestation du 1er mai célébrant la Fête du Travail.

La présidentielle pour sortir de la crise ?

Dans un « discours à la nation », Abdelkader Bensalah annonçait finalement, le 15 septembre dernier (deux jours après de nouvelles manifestations massives dans les rues d’Alger), que l’élection présidentielle aurait lieu le 12 décembre. La veille, le président par intérim avait signé deux lois approuvées la même semaine par le Parlement, justement en vue du scrutin : une loi sur la création d’une autorité « indépendante » chargée d’organiser le processus électoral (pilotée finalement par un ancien ministre de la Justice, Mohamed Chorfi) et une autre sur la révision de la loi électorale. Une série de décisions prises sous la pression du chef d’état-major, qui avait dicté l’agenda électoral quelques jours plus tôt. Dans un tel contexte, la suspicion est totale vis-à-vis du gouvernement, comme est venue l'illustrer la mobilisation, pendant plusieurs jours mi-octobre, de dizaines de milliers de manifestants contre la nouvelle loi sur l'investissement dans le secteur des hydrocarbures, texte élaboré dans une forte opacité et dont le contenu exact n'était pas rendu public. Le 27 octobre, ce sont les juges et les procureurs algériens qui, soutenus par le Syndicat national des magistrats (SNM), entamaient une grève illimitée pour réclamer la fin de la « mainmise du pouvoir exécutif sur le pouvoir judiciaire », notamment « sur les prérogatives du Conseil supérieur de la magistrature », ainsi que l'annulation du changement d'affectation de 3 000 d'entre eux, soit les trois quarts des effectifs. Cette grève, d'une ampleur inédite au sein de l'institution, menaçait même d'entraver le processus électoral, les magistrats jouant un rôle majeur dans l'organisation des scrutins, puisqu'ils sont entre autres chargés de superviser le fichier électoral et de recenser les résultats du vote dans chaque municipalité.

Le formalisme absurde de l'administration et de l'autorité en charge du scrutin, qui a annoncé une augmentation jamais vue des inscriptions sur les listes électorales, « notamment parmi les plus jeunes », a accru le sentiment de malaise, la torpeur de l'automne caniculaire d'Alger et les témoignages dans le reste du pays n'ayant pas vraiment confirmé cet enthousiasme. Au contraire, l'opposition a maintenu son boycott quasi-unanime, et la rue s'est mobilisée à plusieurs reprises pour protester contre la candidature d'anciennes figures du régime. À la veille de l'expiration du délai de dépôt des candidatures pour la présidentielle (vingt-deux seront déposées), puis à nouveau à l'occasion de l'anniversaire du déclenchement de la guerre d'indépendance, les Algériens manifestaient massivement, le 25 octobre et le 1er novembre, soit les 36ème et 37ème vendredis consécutifs, contre le pouvoir. Finalement, l'Autorité nationale indépendante des élections (ANIE), nouvel organisme censé garantir la transparence et l'équité du scrutin, annonce le 2 novembre la liste des candidats retenus, cinq au total, validée le lendemain par le Conseil constitutionnel : Azzedine Mihoubi, dirigeant du Rassemblement national démocratique (RND) depuis juillet 2019 ; Abdelkader Bengrina, au nom du parti islamiste El-Bina ; Abdelmadjid Tebboune, plusieurs fois gouverneur de région et ministre depuis les années 1980 ; Alis Benflis, déjà candidat à la présidentielle en 2004 et 2014 ; et Abdelaziz Belaïd, déjà candidat en 2014. Les quatre premiers sont tous passés au gouvernement, au poste de ministre, voire de Premier ministre pour Alis Benflis (entre 2000 et 2003) et Abdelmadjid Tebboune (en 2017) ; Abdelaziz Belaïd n'est pas en reste, puisqu'il a tout de même été député entre 1997 et 2007. En outre, Alis Benflis et Abdelaziz Belaïd sont tous deux des transfuges du FLN, Alis Benflis ayant même été secrétaire général du parti de 2001 à 2004. Il n'est pas certain que le système ait vraiment eu un candidat privilégié, toutefois il comptait qu'il soit issu du sérail  ce qui était déjà acquis une fois validées ces cinq candidatures. Mais les relais électoraux du régime  comme le FLN ou l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA)  ayant été balayés par la contestation (et par l'offensive « judiciaire » de l'état-major contre les réseaux du clan Bouteflika), l'issue du scrutin restait incertaine.

La campagne aura été marquée par les discours intransigeants du pouvoir dénonçant par exemple une manipulation « de l'étranger » (comprendre : de la France) et la montée supposée de forces centrifuges (kabyles notamment) ; le 3 décembre, le ministre de l'Intérieur Salah Eddine Dahmoune allait jusqu'à dire des manifestants, toujours opposés au calendrier électoral imposé par Gaïd Salah, qu'ils sont des « pseudo-Algériens, des traîtres, des homosexuels et des mercenaires » à la solde du colonialisme français. Dans la rue comme dans les réseaux sociaux, les protestataires ont tenu à lui répondre, employant notamment un hashtag signifiant : « Nous sommes tous des mercenaires pervers et homosexuels ». En l'occurrence, s'il est bien un autre fait qui a marqué la campagne, c'est la constance de la mobilisation populaire. Au fil des semaines, les cinq candidats en lice ont eu tout le loisir de mesurer l'étendue et l'ancrage du rejet dont ils font l'objet. Cerise sur le gâteau, la date du 12 décembre a été bien mal choisie, puisque la veille, le 11 décembre, correspondait à l'anniversaire des grandes manifestations de 1960 qui, après la bataille d'Alger, avaient signifié au colonisateur français la persistance du mouvement nationaliste algérien ; une foule estimée à plusieurs dizaines de milliers de personnes a donc saisi à nouveau ce prétexte pour se mobiliser, envahissant les rues du centre d'Alger en dépit des interventions systématiques et souvent brutales de la police à chaque tentative de rassemblement. Le 13 décembre encore, pour le 43ème vendredi consécutif de Hirak, la contestation s'est largement exprimée. Sorti vainqueur du scrutin avec 58,13% des voix, Abdelmadjid Tebboune, 74 ans, est d'ores et déjà fortement contesté et affaibli. Notons tout particulièrement l'abstention record qui aura marqué le scrutin, puisque seuls 39,88% des inscrits se sont mobilisés – 41,07% sur le territoire national et 8,83% pour les Algériens de l'étranger –, un chiffre inférieur de plus de dix points à celui de 2014, qui était déjà le plus faible jusqu'ici. Quant aux votes blancs et nuls, leur nombre – un million 245 000 ! – représente 12,76% des votants.

Pour Abdelmadjid Tebboune, les défis sont considérables. Ils sont d’abord d’ordre politique, et même constitutionnel. Il s’agit désormais de mettre en œuvre en grande partie les revendications issues du mouvement de protestation qui aura défilé dans les rues algériennes pendant près d’une année entière, chaque vendredi. Et le chantier est considérable, d’autant plus si on tient compte de l’influence toujours déterminante de l’armée et du chef d’état-major dans la vie politique. Un risque existe de voir se répéter un scénario à la mauritanienne (2008) ou à l’égyptienne (2013), c’est-à-dire de voir l’armée prendre n’importe quel prétexte pour faire tomber le président civil démocratiquement élu, par exemple si celui-ci décide d’écarter du pouvoir des hauts-gradés de l’armée, de remettre en cause le pouvoir de l'institution militaire, ou s’il devient impopulaire et doit affronter un mouvement de protestation. Or, difficile d’imaginer Ahmed Gaïd Salah, qui a dicté l’ensemble de l’agenda électoral au président par intérim Abdelkader Bensalah depuis neuf mois, s’effacer de la scène politique et les militaires retourner dans leurs casernes. Rappelons par exemple que le chef d’état-major a l’oreille de la plupart des chefs de Région (Wilaya), qui restent les véritables maîtres politiques et sécuritaires de l’Algérie. Plusieurs figures de l’institution militaire et des services de renseignement ont par ailleurs tissé des liens (directs ou indirects) avec la sphère économique nationale, y compris dans le domaine des hydrocarbures, et probable que beaucoup n’acceptent pas de bon cœur la remise en cause de leurs intérêts, pas plus qu’il ne saurait être question de vouloir mettre en lumière les responsabilités des uns et des autres dans des évènements tels que la répression en Kabylie en 2001.

Au-delà des enjeux d’ordre constitutionnel, le nouveau pouvoir a la charge de promouvoir un climat propice au débat public, aux libertés individuelles et collectives (notamment d’expression et de rassemblement), et donc à la démocratie. La politisation de l’institution judiciaire ces derniers mois, de même que le climat répressif mis en place par le chef d’état-major, palpable durant l’élection présidentielle, révèlent les dysfonctionnements démocratiques évidents du système actuel (ce qui n’a évidemment rien de très surprenant), et les permanences de l’ancien régime.

Défi économique également. Nous le disions en mai, l’Algérie traîne depuis des années des problèmes structurels : corruption endémique (105ème au classement de Transparency International de 2018) ; chômage élevé (au moins 12%), qui frappait près d’un tiers des 16-24 ans début 2019 ; capacités productives très faibles (l’Algérie importe 70% des produits qu’elle consomme), y compris sur le plan alimentaire ; dépendance vis-à-vis de la rente des hydrocarbures (les exportations de gaz et de pétrole représentent 95% des revenus en devise et plus de 60% des recettes fiscales) ; clientélisme, lourdeurs administratives et absence de libertés qui détériorent l’environnement entrepreneurial ; climat politique et social peu propice à la confiance des ménages et à l’innovation ; faiblesse du secteur touristique ; etc. Or, le mouvement de protestation a encore fragilisé cette économie à bout de souffle. En outre, les poursuites engagées contre les industriels proches du clan Bouteflika ont contribué à faire tomber des conglomérats qui aimaient à se présenter comme des fleurons de l’entrepreneuriat privé. La chute de ces entreprises, certaines victimes du gel des commandes publics, parfois aussi des attaques judiciaires – les empires économiques d’Ali Haddad et des frères Kouninef sont notamment concernés –, entraîne le licenciement ou le gel des salaires de dizaines de milliers de salariés, tandis que nombre de sous-traitants et fournisseurs voient leurs factures impayées. L'une des causes de cette situation : le pays souffre d’une législation pénale et commerciale inadaptée. Par ailleurs, les propriétaires des sociétés commerciales, tout comme les magistrats, maîtrisent mal le droit des affaires. Si en septembre, la désignation par la justice d’administrateurs a permis le dégel des comptes bancaires de certaines de ces entreprises, la situation est restée depuis très instable. En outre, le climat général suscite de telles incertitudes qu’il entraîne un ralentissement notable des investissements étrangers dans le pays. Le secteur du BTP, qui emploie près d’un million de personnes, est particulièrement touché.

Le prix relativement bas du pétrole et du gaz sur les marchés mondiaux laisse peu de marge de manœuvre aux autorités – pour équilibrer son budget, le pays aurait besoin d’un baril à 116 dollars, soit 50 de plus que le niveau actuel, et du maintien du niveau de sa production, en chute libre depuis février (et déjà très affectée depuis 2017 par la chute du cours des hydrocarbures). La situation se dégrade donc inexorablement. Avant même le défi formidable de la diversification de l’économie algérienne, pour sortir de la dépendance au pétrole et au gaz, atteindre l’autosuffisance alimentaire et garantir des emplois pour une population très jeune (plus d’un Algérien sur deux a moins de 30 ans), le nouveau chef de l’État doit donc s’atteler à régler les urgences économiques et sociales dont est appelé à souffrir tout pays qui connaît un mouvement révolutionnaire comme en a connu l’Algérie depuis le 22 février.

En allant voter (pour quelques-uns d'entre eux) le 12 décembre dernier, les Algériens sont probablement sortis d'une zone de forte incertitude politique et sociale... pour en intégrer une nouvelle. Reste à savoir si la séquence qui s'ouvre à présent permettra une véritable transition, pour consacrer le succès de la révolution qui est parvenue à contraindre Abdelaziz Bouteflika au départ. L'Algérie peut compter sur une société civile dynamique, avec des forces puissantes comme le Syndicat autonome du personnel et de l'administration publique, ou encore la Ligue algérienne de défense des droits de l'Homme, mais aussi une multitude d'acteurs associatifs moins connus mais fortement engagés sur le terrain social ou de l'action citoyenne. Elle peut aussi compter sur une classe politique, une opposition surtout, qui semble pour l'instant s'être montrée à la hauteur des enjeux, ainsi que sur quelques médias qui, restés indépendants, ont fidèlement relayé les doléances de la rue au cours des derniers mois. Elle compte surtout, cette Algérie, sur une jeunesse éveillée et consciente, qui n'entend plus se faire voler ses droits et ses libertés.

Manifestation de la diaspora algérienne contre l'élection présidentielle, ici le 1er décembre 2019 place de la République, à Paris.

Manifestation de la diaspora algérienne contre l'élection présidentielle, ici le 1er décembre 2019 place de la République, à Paris.

Dans la mesure où cet article s'est en grande partie inspiré du roman Qu'attendent les singes (2014) de Yasmina Khadra, nous ne résistons pas à la tentation d'emprunter, en guise de conclusion, cette envolée lyrique que l'auteur confère à son personnage principal, l'inspecteur Zine, à la fin de l'ouvrage.

Je refuse de croire au recyclage de ton malheur, Algérie. Ton simulacre de victime expiatoire ne trompe personne et ta convalescence n'a que trop duré. Un jour, le voile intégral qui te dérobe au génie de tes prodiges tombera et tu pourras te mettre à nu pour que le monde entier voie que tu n'as pas pris une ride [...]. Algérie la Belle, la Tendre, la Magnifique, je refuse de croire que tes héros sont morts pour être oubliés, que tes jours sont comptés, que tes rues sont orphelines de leurs légendes et tes enfants rangés à la consigne des gares fantômes. S'il faut secouer tes montagnes pour les dépoussiérer, boire la mer jusqu'à la lie pour que tes calanques se muent en vergers, s'il faut aller au fin fond de l'enfer ramener la lumière qui manque à ton soleil, je le ferai.

Yasmina Khadra, Qu'attendent les singes (2014).

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