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Par Jorge Brites.

Caricature du rapport de force Est-Ouest, publiée dans le Daily Mail (1962).

Il est assez frappant de constater que la Guerre froide est souvent décrite par ses théâtres européens, asiatiques ou américains : le rideau de fer, la crise de Berlin ou encore la répression du Printemps de Prague en Europe ; les guerres du Vietnam ou de Corée, ou la Révolution culturelle en Chine pour ce qui est de l’Asie ; la révolution castriste, le coup d’État contre Salvador Allende au Chili ou la crise des missiles à Cuba… Le continent africain est souvent oublié ou négligé de la mémoire de cette période, à l'exception de la crise du canal de Suez en 1956 – plutôt rattachée aux problématiques proche-orientales, et aussi parce qu'elle implique des acteurs extérieurs que sont la France, le Royaume-Uni et Israël. Difficile pourtant d'imaginer que les pays africains sont restés de marbre durant toute la Guerre froide, moment de fortes tensions géopolitiques qui marqua presque toute la deuxième moitié du XXème siècle, entre d’une part les États-Unis et leurs alliés constitutifs du bloc de l'Ouest, caractérisé pour l'essentiel par le multipartisme (sauf en Amérique latine) et des économies libérales, et d’autre part l’URSS et ses alliés formant le bloc de l’Est, le plus souvent caractérisé par des économies planifiées et des régimes à parti unique.

La plupart des États africains fraîchement devenus indépendants, la plupart au cours des années 1960 pour ce qui est des anciennes colonies françaises, anglaises et belges, semblent d’abord chercher la voie du non-engagement dans l’affrontement Est-Ouest. À la conférence du mouvement des non-alignés au Caire en 1964, on compte dix-huit États africains de plus qu’en 1961 à Belgrade, en Yougoslavie. En 1970 à Lusaka, en Zambie, sept États africains supplémentaires viennent encore s'ajouter. Au sommet d’Alger de septembre 1973, sont présents l’Organisation de l’unité africaine (OUA), 34 pays subsahariens, les six pays arabes d’Afrique du Nord ainsi que divers mouvements de libération – issus des colonies portugaises, de Djibouti et d’Afrique du Sud. Les années 1970 constituent un tournant et voient l’URSS et ses alliés, sur la base du discours anti-impérialiste qui caractérise la pensée socialiste, apporter des appuis concrets et tisser des coopérations et des alliances avec divers acteurs du continent. L’Afrique devient alors un enjeu de la Guerre froide et une donnée essentielle de la politique soviétique – compte tenu des ressources naturelles et de sa position stratégique pour les économies occidentales. L’URSS y a expérimenté une nouvelle stratégie, consistant à envoyer un important armement et financement à ses partisans, mais aussi à s’appuyer sur des combattants alliés (notamment cubains) pour consolider son emprise. Cette stratégie dérive d’une doctrine élaborée dès 1964, selon laquelle dans des États sans prolétariat industriel peuvent exister des démocrates révolutionnaires s’appuyant sur les classes intermédiaires, voire sur les militaires.

L’indépendance de la plupart des anciennes colonies françaises, belges et britanniques au cours des années 1960 a changé la donne sur le continent africain. Et la persistance de luttes anticoloniales a constitué également une aubaine pour l’URSS qui jouait alors la carte de l’anticolonialisme et de l’anti-impérialisme. L’Afrique ne devait plus être une chasse gardée occidentale. Moscou s’appuyait sur l’intervention de certains de ses alliés, d’abord Cuba, ensuite la République démocratique allemande (RDA) qui s’occupa surtout de commerce, d’appui technique et d’accueil d’étudiants africains (« MadGermanes » : au Mozambique, l’injustice des travailleurs revenus d’Allemagne de l’Est perdure).

À Bissau, le monument O Punho de Timba (« Le Poing du mauvais payeur »), sculpture allégorique en hommage au massacre de Pidjiguiti. Le 3 août 1959, la répression d’un mouvement de grève de dockers fit des dizaines de morts et une centaine de blessés. Cette tragédie constitua un tournant « révolutionnaire » dans la réflexion des nationalistes bissau-guinéens, conduits par Amílcar Cabral. Après avoir installé leur quartier général à Conakry en 1960, ils amorcèrent la guerre d’indépendance, à partir de 1963, avec l’appui du bloc de l’Est. Ce type de monument fait partie intégrante du paysage urbain dans les ex-colonies portugaises, où guerre pour l’indépendance et révolution socialiste se confondent dans le récit national.

À Bissau, le monument O Punho de Timba (« Le Poing du mauvais payeur »), sculpture allégorique en hommage au massacre de Pidjiguiti. Le 3 août 1959, la répression d’un mouvement de grève de dockers fit des dizaines de morts et une centaine de blessés. Cette tragédie constitua un tournant « révolutionnaire » dans la réflexion des nationalistes bissau-guinéens, conduits par Amílcar Cabral. Après avoir installé leur quartier général à Conakry en 1960, ils amorcèrent la guerre d’indépendance, à partir de 1963, avec l’appui du bloc de l’Est. Ce type de monument fait partie intégrante du paysage urbain dans les ex-colonies portugaises, où guerre pour l’indépendance et révolution socialiste se confondent dans le récit national.

L’URSS et Cuba en Afrique

Depuis l’avènement de la Révolution en 1959, Cuba a fait de la solidarité avec les peuples en lutte pour leur émancipation un pilier de sa politique étrangère. Très tôt, en dépit de l’hostilité des États-Unis et des innombrables difficultés internes liées au processus de transformation sociale, Fidel Castro a converti Cuba en une terre d’asile pour tous les groupes révolutionnaires et mouvements de libération nationale d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. Cuba a joué un rôle majeur dans les différents processus de libération en Afrique, en offrant aide et ressources. En l’espace de trente ans, près d’un demi-million de Cubains, femmes et hommes, soldats, ingénieurs ou médecins, ont participé aux guerres anticoloniales sur ce continent. Cuba a pu non seulement former des cadres africains, mais surtout envoyer des troupes et des conseillers techniques en Algérie, en République démocratique du Congo, en Éthiopie, en Angola ou encore au Mozambique, grâce au support logistique de l’URSS.

Monument à Cuamba, au nord du Mozambique.

Le cas de l’Angola est le plus complexe. On y a compté jusque trois principaux mouvements de libération : le Front national de libération de l’Angola (FNLA), qui contrôlait le nord du pays ; l’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola (UNITA), qui luttait au sud et était soupçonné d’être appuyé par le régime sud-africain ; et le Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), d’inspiration marxiste-léniniste. Chacun de ces mouvements proclama l’indépendance séparément en 1975. L’intervention massive des forces cubaines et l’inaction des États-Unis, imposée par un Congrès américain encore traumatisé par l’expérience de la guerre du Vietnam (et malgré la volonté de Henry Kissinger, alors secrétaire d’État américain), ont assuré la victoire du MNLA qui se réclamait de l’idéologie marxiste dès 1976. L’UNITA a donc repris rapidement la lutte sous forme de guérilla. Le cas de l’Angola a cela de particulier que c’est la première fois que le Congrès américain bloquait une aide extérieure dans le cadre de la Guerre froide, et que l’URSS intervenait si loin de son territoire.

En Éthiopie également, Cuba s’est implantée militairement, dans la foulée de la guerre de l’Ogaden (1977-1978) avec la Somalie. L’Éthiopie était soumise au régime de militaires du Derg, une organisation marxiste-léniniste qui avait renversé le vieil empereur Haïlé Sélassié Ier en 1974. Cuba y envoya au final près de 15 000 hommes et des avions. Le régime somalien se réclamait également de l’idéologie socialiste, sous la mainmise du général Mohamed Siad Barre depuis 1969, mais le rapport de force démographique, entre les vingt-huit millions d’habitants de l’Éthiopie et les trois millions de la Somalie, fit naturellement pencher la préférence de Moscou et de La Havane du côté d'Addis-Abeba. Une position assez paradoxale quand on sait que le colonel Mengistu Hailé Mariam, chef de l’État éthiopien de 1977 à 1991, ne connaissait en fait pas grand-chose du marxisme-léninisme auquel il s’est rattaché par opportunisme politique – contrairement aux sécessionnistes érythréens qui étaient des doctrinaires fidèles et de remarquables guérilleros, et que le régime militaire écrasa avec l’appui de ses alliés socialistes.

D’autres détachements associant soviétiques et cubains s’installèrent au Mozambique, en Tanzanie, au Congo, en Sierra Leone. L’escadre soviétique en Atlantique utilisa à partir de 1977 le port angolais de Luanda. Les révolutionnaires angolais intervinrent eux-mêmes hors de leurs frontières, notamment au sud du Zaïre en 1977 et en 1978, dans la province du Shaba. Signe de l’intérêt porté au continent africain, le chef de l’État soviétique Nikolaï Podgorny (1965-1977) y a fait une tournée au mois de mars 1977, et Fidel Castro lui-même s'est rendu en Libye, en Somalie, en Éthiopie, au Mozambique et en Angola. Au XXVIème Congrès du Parti communiste d’URSS en 1981, un rapport commandité par Leonid Brejnev, secrétaire général du Parti (1964-1982), identifiait l’Angola, le Mozambique et l’Éthiopie, qui se réclamaient du marxisme-léninisme, parmi les pays à orientation socialiste.

Ci-dessus, un monument commémoratif de la lutte anticoloniale et révolutionnaire, à Pemba, dans le nord du Mozambique. Ci-dessous, le monument Tiglachin (en français : « Notre lutte »), érigé en 1984 à la mémoire des soldats éthiopiens et cubains ayant participé à guerre de l'Ogaden.

Ci-dessus, un monument commémoratif de la lutte anticoloniale et révolutionnaire, à Pemba, dans le nord du Mozambique. Ci-dessous, le monument Tiglachin (en français : « Notre lutte »), érigé en 1984 à la mémoire des soldats éthiopiens et cubains ayant participé à guerre de l'Ogaden.

Monument Tiglachin à Addis-Abeba. (Crédit photo © Caroline Raes)

Il faut toutefois relativiser l’affrontement global que représente la Guerre froide sur le continent africain : s’il est vrai que de nombreux pays tissèrent des coopérations techniques, universitaires ou militaires avec Moscou ou La Havane, la présence soviétique ou cubaine se limita à quelques pays, en tête desquels l’Angola, l’Éthiopie et le Mozambique. Sur le plan économique, 40% du commerce soviétique en Afrique noire se faisait avec ces trois pays qui continuaient toutefois, en particulier le Mozambique, à commercer davantage avec les pays occidentaux. À la fin des années 1970, l’Éthiopie, victime d’une terrible sécheresse qui affama des centaines de milliers de personnes, ne put que constater une aide soviétique considérable en armements et bien inutile sur le plan économique ou social.

L’URSS, en s’assurant une influence prépondérante en Éthiopie, a essayé de retenir les leçons de l’échec d’autres expériences africaines : l’Égypte de Anouar el-Sadate (1970-1981), le Mali de Modibo Keïta (1960-1968), le Soudan de Gaafar Muhammad Nimeiry (1969-1985) ou encore la Guinée de Sékou Touré (1958-1984). Elle constatait aussi la fragilité de ses liens avec d’autres États à orientation ou à tendance socialiste, tels que le Bénin, la République du Congo ou le Madagascar, qui ne suivaient pas systématiquement les votes de Moscou ou de La Havane à l’Assemblée générale des Nations Unies.

Le double enjeu de l’intervention cubaine

La position des États-Unis dans les années 1970 est complexe, du fait de l’opposition entre l’interventionnisme voulu par Henry Kissinger (et dont les campagnes d'assassinats et de lutte anti-guérilla menées dans le cadre de l'opération Condor en Amérique latine ont été la mise en pratique tragique) et l’indifférence globalement portée par les Américains vis-à-vis du continent africain, qu'ils méconnaissent. Il faut attendre les années 1980 et l’ère Reagan (1981-1989) pour voir Washington adopter une politique globale active en Afrique, sur le plan économique essentiellement. Les Américains s’efforcent d’y encourager une évolution du régime des libertés (dans le cas de l’apartheid en Afrique du Sud), ainsi que l’indépendance de la Namibie (occupée par 100 000 soldats sud-africains). En outre, ils favorisent au cours de la décennie 1980 l'intervention de plus en plus fréquente du Fonds Monétaire International (FMI), officiellement pour soutenir le développement du continent, en réalité pour y faire appliquer des programmes d'ajustement structurel impliquant le désengagement des États dans l'économie et la dérégulation et l'ouverture des marchés africains – au profit des intérêts privés occidentaux.

En 1980, Cuba reste la première puissance étrangère sur le continent. Le quart de son armée y est présent. Au printemps 1978, les Américains estimaient à une quarantaine de milliers le nombre de Cubains en Afrique : 25 000 personnes en Angola, dont 10 à 20 000 soldats ; 16 à 17 000 en Éthiopie ; 800 au Mozambique ; 100 à 300 en Tanzanie. De 1975 à 1984, les Cubains auraient perdu en Afrique environ 15 000 des leurs, auxquels on peut ajouter 35 000 blessés.

Le rôle de Cuba dans cette période est plus complexe que n’ont longtemps essayé de le décrire les Occidentaux, pour qui La Havane agissait en mercenaire de Moscou. Il semble par exemple que l’intervention en Angola se soit faite à l’initiative des Cubains eux-mêmes, tandis que la participation à la guerre de l’Ogaden aurait été inspirée par l’Union soviétique. Cuba était effectivement dépendante de l’URSS pour bien des aspects logistiques, mais le fait même de sa présence sur le sol africain, pour le compte du camp socialiste, donnait une aura et une marge d’autonomie politique au régime castriste, vis-à-vis de Moscou. En 1966, Fidel Castro déclarait que « le peuple comprenait ses devoirs, car il savait qu’il n’avait qu’un seul ennemi, celui qui nous attaque sur nos côtes et sur nos terres. Et c’est le même qui attaque les autres. C’est pourquoi nous proclamons que, partout, les mouvements révolutionnaires pourront compter sur les combattants cubains ».

L’Afrique est devenue l’un des sites de confrontation Est-Ouest, mais plus largement aussi Nord-Sud. D'une certaine manière, elle procède également d’un nouveau type de socialisme où le tiers monde remplace le prolétariat comme acteur principal de la révolution face à l’impérialisme.

Inscriptions murales dans les rues de Maputo, stigmates de la période socialiste.

Inscriptions murales dans les rues de Maputo, stigmates de la période socialiste.

D’autres enjeux : identitaires et politiques, économiques et humanitaires

Plus que l’enjeu de la Guerre froide, c’est la persistance de régimes coloniaux dans les territoires occupés par le Portugal et l’Espagne, ainsi qu’en Afrique du Sud, en Namibie et en Rhodésie, qui cristallise l’attention dans les années 1970. Les guerres de décolonisation en Angola et au Mozambique, où vivent respectivement 250 000 et 130 000 colons portugais, ainsi qu’en Guinée-Bissau, durent alors depuis des années et s’éternisent. Au Sahara occidental, 80 000 soldats espagnols occupent la bande côtière, qu’ils ne quittent qu’en 1975-1976 à la faveur d’une invasion coordonnée du territoire par le Maroc et la Mauritanie, qui ont décidé d’un partage du territoire sans concertation de la population sahraouie. Le Front Polisario, qui compte alors quelques 10 000 hommes et qui a proclamé l’indépendance de la République arabe sahraouie démocratique en 1975, entre immédiatement en conflit avec les forces occupantes, avec le soutien de l’Algérie. En 1978, suite à un coup d’État militaire, la Mauritanie se retire, ruinée par la guerre, laissant le Maroc poursuivre l’annexion de l’ensemble du territoire. Loin de la Guerre froide et du clivage idéologique, ce sont d’abord des enjeux politiques et de gros intérêts économiques – liés aux ressources minières – qui entrent en compte.

En Afrique australe, les années 1970 voient un durcissement de la position de la communauté internationale vis-à-vis du régime sud-africain d’apartheid. La Cour internationale de Justice constate en 1971 l’illégalité de la présence sud-africaine en Namibie. Les colonies portugaises accèdent à l’indépendance en 1974-1975, alors que la Rhodésie voisine subit une crise économique liée à la conjoncture mondiale et à la crise pétrolière de 1973. En 1974, le président sud-africain John Vorster renforce la mise en place d’un dispositif raciste dont les principes étaient explicitement inspirés des théories nazies. Le Parti national, au pouvoir depuis 1948 et qui a mis en place le système législatif de l’apartheid, légifère en pratiquant une politique d’exclusion, comprenant le passeport intérieur, la ségrégation, ou encore l’interdiction des mariages mixtes. Dans les années 1970, la résistance indienne et noire se radicalise, en s’inspirant des ouvrages de Frantz Fanon (1925-1961), l’un des fondateurs de la pensée tiers-mondiste et décoloniale, et plus encore des écrits et des actions des Black Panthers aux États-Unis.

L’idée d’une résistance par les armes fait son chemin, puisqu’à la politique de non-violence encouragée par l’Église, le gouvernement sud-africain répondait par la répression – les massacres de Soweto en 1976 constituant l’un des épisodes les plus dramatiques. Parallèlement, on observe une lente évolution du côté des syndicats de travailleurs, très puissants, aux mains des Blancs, longtemps anti-noirs, vers un sens plus conforme à l’esprit de défense des travailleurs et des opprimés en général. En août 1976, le Sommet des non-alignés à Colombo, au Sri Lanka, qui réunit 82 pays, condamne ouvertement l’Afrique du Sud. C’est précisément l’année où Henry Kissinger, aux États-Unis, initie une diplomatie « globale » qui remet en question la « relaxation » avec les régimes ségrégationnistes en Afrique débutée en 1969. Washington enjoint donc à l’Afrique du Sud de cesser son appui à l’UNITA, le mouvement contre-révolutionnaire angolais, et de faire pression sur la Rhodésie pour assouplir son régime. S’ensuit la condamnation de l’apartheid par les Nations Unies, dont l’Afrique du Sud est exclue en 1974. Le 29 septembre 1978, la résolution 435 de l’ONU prévoit l’indépendance pure et simple de la Namibie.

Les traces de la coopération entre pays du bloc socialiste durant la Guerre froide sont palpables en Guinée-Bissau. Ici, dans la ville de Gabú, dans la partie orientale du pays.

Les traces de la coopération entre pays du bloc socialiste durant la Guerre froide sont palpables en Guinée-Bissau. Ici, dans la ville de Gabú, dans la partie orientale du pays.

Un autre enjeu de taille s’impose à l’issue des indépendances dans les années 1960, face au risque d’émiettement lié aux particularismes locaux et à la prévalence des identités tribales et ethniques : celui de la cohésion des nouveaux États. Les leaders politiques africains tentent ainsi de promouvoir l’unité nationale autour des frontières héritées de la colonisation, à l’image de Léopold Sédar Senghor au Sénégal, de Sékou Touré en Guinée ou de Samora Machel au Mozambique, mais le défi est de taille. Sylvanus Olympio, premier président de la République togolaise (1958-1963), reconnaissait que les nouveaux États artificiels devaient travailler à devenir des nations. Depuis 1958 s’exprimait même l’idée d’« États-Unis d’Afrique », dont toutes les tentatives échouèrent dans la décennie suivante – à l’exception peut-être de l’Organisation de l’unité africaine créée en 1963, qui n’a certes pas fait de progrès dans le sens fédéraliste, mais qui s’est affirmée comme une force politique propre (lors de sa médiation entre le Maroc et l’Algérie, dans sa lutte contre le régime ségrégationniste de Rhodésie du Sud, dans son soutien à l’intégrité territoriale du Zaïre ou du Nigéria, etc.).

On a donc une intersection des enjeux. Les deux superpuissances, les États-Unis et l’URSS, cherchèrent à y exercer une influence, mais également les anciens colonisateurs – ce qu'illustrèrent des crises telles que l'intervention franco-britannique sur le canal de Suez en 1956, ou encore les conditions politiques ayant conduit à la chute de Patrice Lumumba au Congo-Kinshasa en 1960-1961 ou à celle de Thomas Sankara en 1987. S’y ajoutèrent encore d’autres acteurs et partenaires (y compris africains) : Cuba, l’Église catholique, la Libye du colonel Khadafi, l’Afrique du Sud de l’apartheid, etc. Même Israël, motivé en cela par la solidarité existant entre les mouvements de libération sud-africain et palestinien, s'avéra un facteur non-négligeable de la lutte anti-communiste sur le continent, et notamment un soutien indéfectible du régime d'apartheid.

À ces questions s’ajoutent évidemment les enjeux économiques liés au contrôle des ressources. Des pays leaders des non-alignés tels que la Libye et l’Algérie se sont avérés les acteurs les plus radicaux de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), créée en 1960, au sein de laquelle ils soutinrent la hausse brutale des prix du baril qui provoqua le premier choc pétrolier en 1973. Les séparatismes que connut le continent, tels que le conflit du Katanga (1960-1963) ou la guerre du Biafra (1967-1970) s’expliquent tant par des luttes identitaires que par la volonté des uns et des autres de maîtriser l'accès aux richesses naturelles (URSS et États-Unis inclus). Dans le Sahel, l’extension inexorable des zones de sécheresse provoqua, dans les années 1970, des mouvements de population, des tensions et de nouveaux conflits, loin, très loin des considérations idéologiques qui caractérisent, en théorie du moins, la Guerre froide. D'autres pays d'Afrique, notamment en Afrique francophone, ont eu bien plus à faire pour se débarrasser de l'influence de l'ancienne puissance coloniale (la fameuse « Françafrique ») que des deux superpuissances que furent l'URSS et les États-Unis. L'exemple de Thomas Sankara, militaire porteur d'une idéologie socialiste et anti-impérialiste, qui dirigea le Burkina Faso à partir de 1983 avant d'être victime d'un putsch soutenu par la France, est le plus illustratif de tous.

De façon globale, on peut constater que le rôle persistant d'acteurs extérieurs (intéressés) dans la politique africaine a sans doute participé à la multiplication des crises et à la stagnation économique de ce continent, considéré par les grandes puissances comme un échiquier où placer leurs pions. Jusqu'à nos jours, d'autant plus avec l'arrivée de nouvelles puissances dans la région (en tête desquelles la Chine, mais aussi la Turquie, l'Inde, le Maroc, etc.), certains États africains doivent compter avec cet héritage douloureux pour trouver une voie de développement autonome et durable.

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