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Par David Brites.

Dans la manifestation du 4 mai 2019, à Paris.

En ce jour de fête nationale en France, nous célébrons la prise de la Bastille en 1789, moment clef de la Révolution française, mais aussi la Fête de la Fédération de 1790, au cours de laquelle Louis XVI prêta serment à la nation et à la loi, en présence des députés de l’Assemblée nationale constituante, représentant les 83 départements de l’époque. Peu probable que nous retrouvions cette année le climat d'unité nationale qui a marqué cet évènement. Les révolutions et les régimes se sont succédé, de même que l'élargissement du suffrage à tous les citoyens (et à toutes les citoyennes). Mais loin de l'image idyllique d'une nation rassemblée autour du concept de « République indivisible, laïque, démocratique et sociale » (article 1 de notre Constitution), force est de constater que les fractures sont nombreuses. Elles sont accentuées par le fossé d’incompréhension croissant entre les « élites » politiques, économiques et médiatiques, et la majorité de la population. Elles ont été récemment mises en exergue par la crise du COVID-19, puisque les plus vulnérables, les plus fragiles, les plus précaires ont particulièrement souffert des mesures de confinement, quand ils n’étaient pas contraints, par la nature de leur métier (infirmières, caissières, éboueurs, etc.) ou par nécessité matérielle, de continuer à travailler malgré les risques d’exposition au virus. Après avoir fait grève pendant un an pour réclamer de meilleures conditions de travail, les personnels hospitaliers ont vécu comme une hypocrisie (doublée d’un cynisme obscène) les hommages rendus par l'exécutif à leur travail tout au long de cette crise.

Dans un tel contexte, difficile de « fêter » ce jour un peu particulier. On se rend bien compte du malaise qui habite le pouvoir, depuis que le contexte du confinement a bouleversé la hiérarchie des perceptions à l’égard des métiers. Alors que les cadres se sont retrouvés en chômage technique ou en télétravail, les « petites mains », les emplois manuels ont continué de sortir pour faire tourner la machine. Le rôle social des « premiers de cordée » a momentanément paru bien inutile, celui de « ceux qui ne sont rien » indispensable. Or, ce malaise provient de la distance naturelle que nos élites entendent préserver avec « les masses ». En France, il existe depuis deux siècles un libéralisme politique foncièrement hostile au peuple, et Emmanuel Macron en est l’incarnation moderne par excellence. De plus en plus minoritaire à mesure que les inégalités sociales s’accentuent et que les doléances populaires ne rencontrent pas d'issue politique, le pouvoir tend naturellement à se crisper, à se durcir, pour faire valoir sa légitimité.

Certes, nous avons droit, régulièrement, à des moments de réconciliation apparente, par exemple lors des Coupes du Monde de football en 1998 et en 2018, ou au lendemain des attentats de janvier et novembre 2015 à Paris. À ces occasions, on assiste à de grands rassemblements populaires, à des drapeaux tricolores en veux-tu en voilà, à des Marseillaises chantées à foison… Toutefois, irrésistiblement, les fractures se sont accentuées ces dernières décennies. Elles sont multidimensionnelles, et vécues très différemment selon la situation de chacun : selon le lieu de naissance et de vie, selon la classe sociale, selon la catégorie raciale dans laquelle on est rangé, selon son âge, etc. Durant les Trente Glorieuses, de nombreux Français ont vu leur niveau de vie augmenter, au point que l’on ait parlé de « moyennisation de la société » ; cette classe moyenne, qui parvenait enfin à se doter d’un patrimoine conséquent, à améliorer ses revenus, et dont les enfants accédaient de plus en plus aux études supérieures, était devenue le symbole (presque la garantie) de la cohésion nationale, comme l’illustration d’une forme de dépassement du capitalisme fou qui avait dominé les premières décennies de l’ère industrielle, jusqu’en 1929.

Or, depuis le tournant de la « rigueur » en 1982-1983, on observe le grand retour des inégalités, avec une paupérisation de la classe moyenne, une remise en cause de l’État dans sa dimension sociale et redistributive, et un retour en grâce des « supers-riches », les 10% les plus fortunés de notre société (voire les 1%, soit environ 500 000 personnes), détenteurs d’une majorité (croissante) du capital et des revenus nationaux. Ainsi, le patrimoine des 500 personnes les plus riches de France équivaut aujourd'hui à un tiers du PIB français prévu en 2020 – c'était 3% en 1996, soit 10 fois moins, et 25% lors de l'élection d'Emmanuel Macron à la tête de l'État. Cette réalité n’est pas gênante que d’un point de vue matériel : elle l'est aussi car elle est justifiée par la défense d’un modèle qui se revendique méritocratique, car l’idée de mérite permet de légitimer ces grandes fortunes, et par contrecoup de sous-entendre que, dit rapidement, le pauvre est pauvre car il n’a pas assez bien travaillé. Le postulat de base étant que les chances sont équivalentes pour tous sur la ligne de départ. Bien qu’erronée, cette logique a l’avantage de rendre morales des inégalités qui ne le sont pas. Les plus riches se cachent derrière la figure de l’entrepreneur « méritant », le self-made-man, un peu comme la figure du petit curé de campagne servait de faire-valoir aux clercs de l’Église catholique, sous l’Ancien Régime. Aujourd’hui, fait empirique, l’héritage (donations, successions), le milieu d’origine et les réseaux de connaissances déterminent les parcours de vie, certes moins qu’ils ne le faisaient il y a un siècle, mais plus qu’il y a quarante ans.

Le maintien d’une moitié de la population française dans une situation prononcée de pauvreté, loin des fruits de la croissance économique, le tout justifié sur l’autel de la méritocratie, conforte une élite qui regarde cette « France d’en bas » avec mépris. Politiquement, ce mépris trouve une incarnation toute particulière dans l’une des « trois droites ».

Lors de l'une des manifestations contre la réforme des retraites, le 9 janvier 2020 à Paris.

Lors de l'une des manifestations contre la réforme des retraites, le 9 janvier 2020 à Paris.

De Louis-Philippe Ier à Emmanuel Macron : la haine du peuple et la crainte des masses

Pour rappel, le concept des « trois droites » a été théorisé par l’historien français René Rémond dans les années 1980. Il postule que trois droites se sont constituées à l’issue de la période post-1789, à savoir les légitimistes, c'est-à-dire la droite contre-révolutionnaire qui dit tenir son pouvoir de Dieu ; les bonapartistes, sorte de césarisme centré sur la figure d’un chef charismatique, mais qui conforte régulièrement sa légitimité par l’organisation de plébiscites, et donc par l’onction populaire (le peuple lui donne mandat pour incarner la nation toute entière) ; et enfin, les orléanistes, une droite libérale qui adopte une posture plus ambigüe. L’orléanisme reconnaît la Révolution et assume parfaitement son héritage libéral et parlementaire. En cela, il est assez proche du modèle parlementaire outre-Manche, même s’il n’en assume pas la dimension aristocratique. Alors que les Britanniques assument le rôle dévolu à la naissance – rappelons que la Chambre haute britannique correspond, encore en 2020, à la Chambre des Lords –, les Orléanistes lui préfèrent la notion de mérite, à une époque – le XIXème siècle – où justement, pas plus la société terrienne héritée de l’Ancien Régime que celle des débuts chaotiques de l’ère industrielle ne permettent d’ascension sociale basée sur le seul mérite… C’est pourtant bien sur cette base que Louis-Philippe Ier d’Orléans, au pouvoir de 1830 à 1848, va régner.

Le postulat est simple : le « peuple » n’a pas les capacités (intellectuelles, il s’entend) de choisir ses représentants, encore moins de se présenter à une élection. C’est pourquoi le régime de la Monarchie de Juillet applique un système censitaire : seuls les citoyens dont le total des impôts dépasse un certain seuil, appelé cens, sont électeurs. On dit donc qu’une élite censitaire participe au gouvernement royal. À ce stade, précisons qu’il doit être apporté à la classification opérée par René Rémond une nuance, au moins sur le plan historique. En effet, dès la Restauration, le roi Louis XVIII, pourtant assimilé à la droite légitimiste, a compris qu’un retour pur et simple aux institutions d’Ancien Régime n’était pas possible, et sur la base d’une Charte constitutionnelle adoptée en juin 1814, a mis en place un système censitaire ; mais la Charte de 1814 laisse à la figure du souverain l’essentiel du pouvoir. En France, moins de 1% des hommes adultes avaient le droit de vote sous la Restauration (90 000 électeurs, sur 10 millions) ; le seuil a été augmenté par la Monarchie de Juillet, passant à 2%. Le cens était encore plus strict pour être éligible : moins de 0,2% des hommes adultes le franchissaient. Outre le relèvement du cens, la Charte constitutionnelle du 14 août 1830 confèra plus de pouvoir au gouvernement, et par voie de conséquence au Parlement qui le contrôlait.

La monarchie est donc à la fois élective et contractuelle : élective, car une assemblée demeure bien élue (ne serait-ce que par le vote de 2% des hommes adultes) ; et contractuelle, car l’élévation au trône de Louis-Philippe est supposément subordonnée à l’acceptation par celui-ci de la Charte de 1830, autrement dit, celle-ci se présente comme un pacte entre le roi des Français et le Parlement. Figure majeure du règne de Louis-Philippe (et notamment du courant le plus libéral de la majorité), Adolphe Thiers, plusieurs fois ministre et chef de l’exécutif au cours de cette période, fait évoluer le régime vers un système nettement parlementaire dans lequel « le roi règne mais ne gouverne pas ». Si en l’occurrence, Louis-Philippe n’acceptera jamais vraiment le principe selon lequel le gouvernement est responsable devant le Parlement et non devant le roi, c’est bien cette philosophie qui, depuis, domine le centre libéral français.

Historiquement, cette mouvance a pu trouver plusieurs traductions politiques, mais elle n’a ressurgi de façon explicite, unifiée, dans une forme régénérée et réactualisée, républicaine, ancrée dans son époque, qu'avec l’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence de la République en 1974. Rassemblant des tendances politiques assez diverses de la droite non-gaulliste (centristes, radicaux, républicains, démocrates, indépendants…), l’Union pour la Démocratie Française (UDF), fondée justement par le chef de l'État en 1978, est résolument libérale. Son union avec le mouvement gaulliste au sein de l’Union pour un Mouvement Populaire (UMP) en 2002, après les nombreux revirements « libéraux » (voire quasi-thatchériens, en 1986) de Jacques Chirac dans les décennies 80 et 90, représente sa victoire idéologique et intellectuelle sur la droite gaullo-bonapartiste.

Emmanuel Macron est l’héritier de cette droite orléano-giscardienne, mais pas seulement. Car historiquement, le libéralisme est bel et bien un courant qui naît à gauche. Cette doctrine de philosophie politique, dont John Locke et Montesquieu ont été en quelque sorte les pères, se fonde sur la liberté et la reconnaissance de l’individu, et consacre donc l’État de droit moderne, justement garant de la protection des individus. Dès le XIXème siècle et l’ère industrielle, la période post-1848 qui a vu émerger une gauche sociale opposée aux républicains attachés à la notion d’ordre, permet de distinguer l’émergence d’une gauche libérale. Le Parti radical-socialiste, dit aussi « radical valoisien », né en 1901, sera l’une de ses incarnations les plus connues, avec des figures aussi célèbres que Georges Clémenceau (apparenté), Édouard Daladier (le même qui rompra avec le Front populaire en 1938, pour s’allier à la droite), et dans l’après-guerre, Pierre Mendès France. Les radicaux ont connu plusieurs scissions qui sont symptomatiques de leur difficulté à se situer par rapport à la gauche et à la droite. En 1928, lorsque les « radicaux indépendants » ont annoncé rejeter désormais toute alliance à gauche suite à l'échec du Cartel des gauches. Ou encore en 1972, quand le Parti radical de gauche est créé par des membres dissidents du Parti radical valoisien, les deux réopérant une fusion en 2017 sous le nom de Mouvement radical. Entretemps, le Parti radical valoisien, associé à l’UDF entre 1979 et 2002, puis à l’Union des Démocrates et Indépendants (UDI), s’est largement téléporté au centre-droit de l’échiquier politique. L’ensemble de cette mouvance a finalement coulé sous le poids de la bipolarisation imposée par la nature des institutions et par les modes de scrutin de la Vème République (UDI, Modem : le centre peut-il sortir du vide ?).

À gauche, le Parti socialiste (PS), créé en 1971 sous la houlette de François Mitterrand, connaît lui-aussi l’émergence d’un courant « centriste ». C’est la « deuxième gauche », menée par Michel Rocard dans les années 1980 et 1990. À contre-courant de ses discours de campagne franchement hostiles à la finance mondialisée, François Hollande – et avec lui son Premier ministre Manuel Valls et son ministre de l’Économie Emmanuel Macron – s’est finalement révélé le bon élève du social-libéralisme européen, concept assez baroque théorisé au Royaume-Uni par Tony Blair (sous le nom de « troisième voie ») et en Allemagne par Gerhard Schröder (sous celui de « nouveau centre »). C’est en fait le résultat du recentrage des gauches européennes, qui a coûté si cher aux socialistes français en 2017, au point que François Hollande n'ait même pas été en capacité de se représenter. Dans un contexte de forte polarisation, accentué par les déceptions nées des quinquennats Sarkozy et Hollande, le Parti socialiste, dès 2017, et Les Républicains (LR, ex-UMP), en deux temps, lors des scrutins de 2017 et de 2019, se sont effondrés à des niveaux jamais connus jusque-là. Emmanuel Macron, issu d’un gouvernement PS, nommant un Premier ministre de droite (LR), a su capitaliser sur ce vide pour prendre la tête des électorats libéraux de gauche et de droite, et finalement l’emporter.

Si le libéralisme politique a accepté le principe du suffrage universel (masculin) après son rétablissement en 1848, sa méfiance vis-à-vis du peuple s'est maintenue jusqu'à nos jours, même si elle a pris d'autres formes, comme l'apologie du principe de méritocratie, nous l'avons dit – ce concept est d'autant plus commode qu'il permet de légitimer la permanence et la hausse des inégalités sociales. Autre illustration de cette défiance : le refus de concéder aux citoyens plus de place dans la prise de décision. Notons par exemple que les seuls présidents à n'avoir jamais convoqué de référendum sont justement Valéry Giscard d'Estaing, ainsi que, après le « traumatisme » du vote de 2005, Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron. Le séisme politique qu'a représenté le « non » à la Constitution européenne en mai 2005 a conforté les élites libérales (journalistes en tête) dans l'idée que les classes populaires sont des êtres primitifs incapables de répondre correctement à une question. Nicolas Sarkozy était d'ailleurs parvenu à contourner le vote de 2005, en faisant approuver un traité au contenu similaire en février 2008, par la voie parlementaire. Quant à Emmanuel Macron, il a échappé en mars dernier à la convocation d'un référendum sur la privatisation du groupe Aéroports de Paris, après l'échec de la procédure du Référendum d'Initiative Partagée (Privatisation des Aéroports de Paris : la grande braderie continue, dans l'indifférence générale).

Quoi qu'il en soit, le terreau argumentatif n'a pas changé, pour justifier le suffrage censitaire hier, et pour refuser un recours plus fréquent au référendum aujourd'hui : risque de dévoiement des enjeux, débordement de promesses démagogiques, mise en exergue des fractures sociales... En réalité, la consultation directe sur tel ou tel sujet pose les mêmes questions et les mêmes risques qu'une élection au suffrage universel directe, mais parce qu'elle peut mettre en minorité nos élites dirigeantes de façon plus évidente, celles-ci l'érigent en épouvantail du « populisme » et de la « démagogie ».

Manifestation contre la réforme des retraites, le 17 décembre 2019 place de la Bastille, à Paris.

Manifestation contre la réforme des retraites, le 17 décembre 2019 place de la Bastille, à Paris.

La raison versus les sentiments ? L’illusion de la neutralité technocratique

De droite comme de gauche, la tendance libérale se veut toujours apolitique. Elle n’agirait pas par idéologie, mais par pragmatisme. François Bayrou le disait lors de sa campagne de 2007, il ne prétendait pas gouverner à droite ou à gauche, mais « libre et indépendant », avec les meilleurs de chaque camp. Une sorte de gouvernement technique ou d’union nationale, en quelque sorte, comme on a pu en connaître en Allemagne avec les grandes coalitions droite-gauche dirigée par Angela Merkel (en 2005-2009 et depuis 2013), ou en Italie avec une figure technocratique comme Mario Monti (2011-2013). Emmanuel Macron ne disait pas autre chose quand, le 7 mars 2017 sur France 2, celui qui n'était encore que candidat à la présidentielle expliquait : « La démarche qui a été la mienne, dès le début, a été de rassembler les progressistes de gauche, du centre, de droite, et de la société civile. » Démocrates, sociaux-démocrates, radicaux, centristes, républicains, progressistes, indépendants… Les appellations se sont multipliées dans l’Histoire, mais ironiquement, le mot libéral est le plus souvent soigneusement évité – à une exception près, les Démocrates libéraux, parti fondé en 1997 par Alain Madelin (intégré à l'UMP en 2002), et dont est issu l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin.

Ainsi, non seulement l’« élite » sait mieux que le peuple, non seulement elle porte une expertise qui justifie qu'elle exerce le pouvoir, mais de surcroît, elle n’est évidemment pas bornée par une idéologie. Elle n’agit que par pragmatisme, sans intérêt de classe. Et si elle est largement appuyée par les catégories socio-professionnelles supérieures (CSP+) et les « supers-riches », ce n’est pas parce que ceux-ci savent qui défendra au mieux leurs intérêts, c’est parce qu’eux aussi, grâce à leur brillant capital culturel, savent ce qui est bon pour l’intérêt général. Le peuple, lui, ne sait pas. Il agit, il vote, il s’exprime toujours dans la violence, dans l’outrance, dans la vulgarité. Dans La Flamme et la Cendre, publié en 2002, Dominique Strauss-Khan ne disait pas autre chose, quand il expliquait que la gauche devait désormais jeter les bases de son socle électoral sur « les membres du groupe intermédiaire [comprendre : les classes moyennes], constitué en immense partie de salariés, avisés, informés et éduqués, qui forment l’armature de notre société. Ils en assurent la stabilité, en raison […] de leur attachement à l’"économie de marché". » Quant aux autres, leur sort est scellé : « Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’Histoire, mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence. » Des propos qui ne sont pas sans rappeler la réaction de la classe politique face au mouvement des Gilets jaunes, et les craintes qu’il a suscitées jusque sous les palais dorées du pouvoir (Gilets jaunes : jacquerie de beaufs « réfractaires au changement » ou révolte de la « France périphérique » ?).

S’ajoute la dimension « a-nationale » de nos élites. Les mots tels que « nation », « patriotisme », « protectionnisme », sont brocardés, alors même que la nation a été pendant deux siècles assimilée au peuple, c'est-à-dire la traduction sémantique du corps de citoyens héritiers d’un passé commun, et désireux de bâtir un futur ensemble – selon la définition consacrée par Ernest Renan au XIXème siècle. En France, cette dimension a-nationale puise sans doute ses racines dans une combinaison 1) de l’universalisme à la française, résultat, selon l’historien Emmanuel Todd, de valeurs fortement égalitaristes dans le bassin parisien, et 2) du socle idéologique post-soixantuitard ayant associé le concept de nation à la guerre, au nationalisme, au repli sur soi, aux frontières qui séparent les peuples... Ces deux éléments ont abouti à un cocktail culturel propice à cette « sécession des élites ». Les catégories populaires, elles, se seraient maintenues à un stade intellectuel trop primitif pour avoir pu s’émanciper de leurs sentiments identitaires primaires. D’où la diabolisation du vote pour des candidats « souverainistes », « populistes » (l’association de ces deux termes n’est pas anodine), interprété comme l'expression politique des passions et de la déraison populaires.

Les supers-riches, qui correspondent aux 1 ou 2% des Français aux plus hauts revenus, ont quant à eux parfaitement intégré l’importance de dépasser le concept de nation… Dans Le capital au XXIème siècle, publié en 2013, Thomas Piketty expliquait ainsi : « La sécession patrimoniale tend […] à effacer la notion même de nationalité, puisque les plus fortunés peuvent dans une certaine mesure partir avec leur patrimoine et changer de nationalité, de façon à effacer toute trace avec la communauté d’origine. Seule une réponse coordonnée à un niveau régional relativement large permet de dépasser cette difficulté. » Or, ni à l’échelle européenne, ni au niveau de l’Hexagone, on ne cherche à remettre en cause la hausse exponentielle des inégalités observées depuis les années 80, et la « sécession des élites » qui en résulte. Ce fait même indique qu'aux yeux de nos dirigeants, la réduction des inégalités n’est tout simplement pas un sujet – soit parce qu'ils y trouvent un intérêt, soit parce qu'elles leur semblent justifiées et légitimes. Quand en 2015, Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, déclare : « Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires », il s’inscrit en cohérence avec un monde qui voit le nombre de millionnaires et de milliardaires exploser à mesure que les inégalités progressent – car l’un ne va pas sans l’autre. une vision qui a de quoi laisser perplexe, puisqu'il va de soi que tous les jeunes ne peuvent devenir milliardaires, d'autant plus en tenant compte d'un ascenseur social en panne depuis de nombreuses années (il faut dire qu’il n’a jamais très bien fonctionné, et jamais bien longtemps).

La vision libérale du chef de l’État, basée sur l'idée que chaque individu est parfaitement libre et responsable de sa condition sociale, justifie les politiques mortifères de son gouvernement (Emmanuel Macron : derrière un visage « jeune », le dogme et l’injustice de vieilles recettes libérales). Le 25 avril 2019, lors de la conférence de presse qui fit office de « conclusion » au Grand débat organisé dans la foulée du mouvement des Gilets jaunes, Emmanuel Macron présenta sa conception du rôle de l’État dans la défense de l’intérêt collectif – réduisant au passage les revendications de ses concitoyens à une somme de doléances individuelles et égoïstes : « Je crois que chacune et chacun des Français […] a une part de la réponse. Et je crois très profondément qu’une part de la solution à la crise que nous vivons, c’est d’arrêter de croire que notre pays est une société d’individus en état de minorité permanente. C’est une société d’individus qui seraient toujours à dire : "Le gouvernement a la solution, et le président va dire comment je vais mieux vivre". […] Chacun a une part de cette solution. Parce que nous sommes une nation de citoyens. Et donc chacun est aussi un peu responsable. » Ce n’est pas sans nous rappeler le fameux « L’État ne peut pas tout » de Lionel Jospin en 2000, mais surtout les propos fameux de Margaret Thatcher, qui, dans un entretien en septembre 1987, expliquait ceci : « Nous sommes arrivés à une époque où trop d’enfants et de gens […] rejettent leurs problèmes sur la société. Et qui est la société ? Cela n’existe pas. Il n’y a que des individus, hommes et femmes, et des familles. » En version originale : « There is no such thing as society, there are individual men and women… »

Sur la base de concepts tels que la start-up nation, ou par l'éloge de l’« ubérisation », cet idéal de « no society » se traduit concrètement par une parcellisation du monde du travail, une déstructuration des dynamiques et des organisations collectives. Ce n’est pas juste une question philosophique. Derrière, c’est l'enjeu de la puissance du marché qui se pose. En 1998, le sociologue Pierre Bourdieu expliquait très justement : « Qu’est-ce que le néolibéralisme ? Un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur. » Le travail indépendant, l’émiettement des tâches, l’atomisation des luttes et des négociations socioprofessionnelles (les ruptures conventionnelles n’ont jamais été aussi importantes, alors que le nombre de recours aux prud’hommes a chuté, par exemple), l’essor de la sous-traitance, le mépris politique et médiatique permanent à l'égard des luttes collectives, le tout au nom de la liberté des individus et du progrès économique, voilà le monde qui nous est proposé.

À l’image de Silvio Berlusconi depuis les années 90 en Italie et de Donald Trump depuis 2016 aux États-Unis, Emmanuel Macron a imposé en France une sémantique propre à l’entreprise, un vocabulaire employé dans le milieu du management. « Le politique s'est réfugié sur le "décisionnisme", mot forgé par le juriste allemand Carl Schmitt dans Théologie politique (1922) pour désigner un certain mode de prise de décision : avec autorité et détermination, sans se préoccuper des conséquences, expliquait justement Pierre Musso, professeur en sciences de l'information et de la communication, dans un article du Monde diplomatique publié en mai 2019. Le politique, réduit au seul "moment de la décision", finit par "dissiper l'idée de légitimité". Cette désymbolisation génère une cascade réductionniste allant du politique à l'État, puis de l'État à son chef, qui décide. Tout se passe comme si, d'un côté l'État était réduit à une techno-rationalité et comme si, de l'autre, la grande entreprise, créditée d'une légitimité nouvelle, produisait l'hégémonie et la normativité permettant de colmater les failles du politique. Le sacré du pouvoir demeure, mais il est dispersé, éclaté hors de l'État, disséminé en de multiples fictions, notamment techniciennes, produites par des experts de la communication, du management et de la techno-science-économie. »

Lors de la manifestation du 1er mai 2019 à Paris, pour la Fête du Travail.

Lors de la manifestation du 1er mai 2019 à Paris, pour la Fête du Travail.

Quand l’« élite » cache mal son mépris du peuple

La notion de peuple a depuis longtemps suscité des débats et des controverses. On pourrait la définir comme la masse d'individus sur qui s'exerce le pouvoir, ce qui reviendrait à dire que, sous la Monarchie de Juillet par exemple, le peuple correspondait aux 98 ou 99% de citoyens n'ayant pas le droit de vote. Si depuis 1848 pour les hommes, et depuis 1944 pour les femmes, le droit de vote est défini comme universel (c’est-à-dire octroyé à toutes et tous sans conditions), l’égalité devant les urnes ne signifie évidemment pas l’égalité réelle dans l’exercice ou la participation au pouvoir. On le sait, l’accès à l’information politique, la capacité de soutien à tel ou tel candidat, le temps disponible pour se dédier à la vie de la Cité, ou encore les réseaux de pouvoir, sont largement conditionnés aux niveaux de revenus et de capital, eux-mêmes déterminés quasi intégralement par la naissance. Pour une lecture plus fine, nous reprendrons la catégorisation décrite par Thomas Piketty dans Le capital au XXIème siècle, à savoir que les « classes populaires » correspondent aux 50% des individus les plus pauvres (détenteurs, en Europe, d’environ 25% des revenus du travail et du capital – on tombe à 5% si on ne prend en compte que le capital) ; les « classes supérieures » aux 10% les plus riches (environ 35% des revenus du travail et du capital – 60% si on ne compte que le capital) ; et les « classes moyennes » aux 40% du milieu. Les « classes populaires », essentiellement des ouvriers, des employés, des chômeurs, des professions intermédiaires et des petits retraités, sont cette masse informe que nos « élites » abhorrent.

Le mot « élites » lui-même est sujet à caution. Le terme désigne les personnes qui, par leur valeur, occupent le premier rang. Or, difficile de concéder beaucoup de valeur à celles et ceux qui, actuellement, « occupent le premier rang ». Employé dans cet article, le terme prend donc plutôt une connotation oligarchique, en partant du principe que celles et ceux qui « occupent le premier rang » le font, pour l'essentiel d'entre eux, non pas du fait de leur valeur, mais du fait de leur naissance ou de leur réseau d’amitiés. Cela vaut pour la classe politique, mais peut-être plus encore pour le monde économique et financier, et s'agissant des médias.

Du mépris, le moins que l’on puisse dire, c’est que notre élite dirigeante en a largement exprimé, depuis trois ans, à l’égard des classes populaires, ces 50% les plus pauvres de la population. On avait eu droit aux « racailles » de Nicolas Sarkozy, et aux « sans-dents » de François Hollande. Emmanuel Macron nous a livré un florilège de pics, l’une des plus célèbres étant celle où il opposait ceux qui réussissent à « ceux qui ne sont rien ». À Colombey-les-Deux-Églises, le 4 octobre 2018, le chef de l'État, à une retraitée qui lui disait ne toucher que 500 euros de retraite, ne déclarait-il pas, sur un ton penaud : « Parce que vous n’avez pas cotisé toute votre vie », sans plus d'explication ou d'esprit critique à l'égard du système ? Outre la dimension purement comptable d'une telle réponse, cette répartie nous renvoie à l'idée de « faire société » développée par le géographe Christophe Guilluy en 2018 : puis-je vivre confortablement, sans état d'âme, sachant que tant de mes propres concitoyens vivent avec si peu ? Plusieurs de ses ministres l'ont suivi dans le mépris et le cynisme, révélant par la même occasion une vraie ignorance de la société qu'ils prétendent gouverner. Encore en décembre 2019, Gérald Darmanin, encore ministre de l’Action et des Comptes publics, déclarait dans un entretien à Paris Match, à propos du président de la République : « Il manque sans doute autour de lui des personnes qui parlent à la France populaire, des gens qui boivent de la bière et mangent avec les doigts. Il manque sans doute un Borloo à Emmanuel Macron. » De la fine analyse.

La crise des Gilets jaunes a été, à bien des égards, un moment particulièrement aigu dans l'expression de ce mépris à l'égard des classes populaires. Les CSP+ ont eu une attitude de rejet, presque de répugnance à l’égard de ce mouvement. Ce qui peut expliquer en partie pourquoi La République En Marche (LREM) s’est maintenue à un score relativement élevé (22,42%) aux élections européennes de 2019 : la majorité présidentielle est apparue, plus encore que la droite des Républicains, comme le « parti de l’ordre », de la raison, du droit, face à un peuple haineux, vulgaire, passionné. Dans un entretien publié sur le site de la revue Ballast en novembre 2018, l’économiste Frédéric Lordon décrivait assez bien cela : « Le moins que l'on puisse dire, c'est que la figure du prolo n'est pas passionnellement pure : on en a croisé, on n'aime pas trop leurs manières, on les soupçonne de voter pour le FN, etc., beaucoup d'affects contraires qui viennent mitiger celui de la compassion. » La mission parlementaire menée par les députés LREM entre mai et juillet 2019, intitulée « Impact Gilets jaunes », allait un peu dans ce sens : l’objectif était d’évaluer l’impact des dégradations et des violences… Une véritable mission à charge. Le choix d’établir un tel « bilan », qui rappelle l’éternelle approche comptable du gouvernement, illustre à quel point on s’entête à juger illégitime la contestation sociale, à la considérer simplement comme une éruption gratuite de violence, de brutalité. A-t-on jamais établi le bilan comptable de mouvements de lutte tels que la Révolution de 1789, ou les grèves de 1936 ? De toute évidence, la majorité présidentielle a une vision fortement étriquée de l'histoire des luttes sociales, comme l'illustrait encore, le 1er mai dernier, le discours du chef de l'État qui déclarait espérer « retrouver dès que possible les 1ers mai joyeux, chamailleurs parfois qui font notre nation »  quand on se rappelle des bavures policières lors des manifestations du 1er mai 2019, l'emploi du terme « chamailleurs » a de quoi laisser songeur.

Si à l'issue des élections européennes, Emmanuel Macron a pu se rassurer du score très faible de la plupart des partis d'opposition, le laissant seul face à un Rassemblement national toujours incapable de prendre le pouvoir, une analyse fine de la sociologie électorale devrait en fait l'inquiéter. Les « professions intermédiaires », c'est-à-dire la masse des travailleurs qui ne sont ni ouvriers, ni employés, ni cadres, ont déserté le vote LREM, puisque le parti présidentiel, qui avait obtenu 27% du vote de cette catégorie en avril 2017 (au-dessus de son score national), voyait ce chiffre tomber à 18% en mai 2019. Il a substitué cet électorat par les anciens électeurs fillonistes, qui à la fois approuvent le programme libéral du gouvernement, et se sont révélés foncièrement hostiles au mouvement des Gilets jaunes. Cette évolution s'est traduite par un brusque vieillissement du vote LREM : alors qu'en avril 2017, un quart de l'électorat macroniste avait plus de 65 ans, deux ans plus tard, le chiffre était passé à 47%, soit près d'un électeur sur deux, tout de même. Plus récemment, le 19 mai dernier, La République En Marche a perdu sa majorité absolue à l'Assemblée nationale, passant sous le seuil des 289 sièges. À l'image des « frondeurs » du PS à l'époque de François Hollande en 2015, la création d'un groupe dissident de LREM, « Écologie Démocratie Solidarité », illustrait alors, d'une certaine manière, la déception des plusieurs députés LREM issus de la gauche qui avaient rejoint Emmanuel Macron en 2017. Notons toutefois que le fait politique est purement symbolique, sans impact réel, dans la mesure où le groupe du Modem, fort de ses 46 élus, appuie quant à lui toujours le chef de l'État, lui assurant une large majorité à l'Assemblée.

Face à la radicalisation des mouvements de protestation, constatée avec les Gilets jaunes, mais aussi en partie lors des grèves contre la réforme des retraites, au cours de l’hiver 2019-2020, on observe un raidissement du pouvoir, en manque de légitimité – rappelons qu’après trois mois de grèves, les études d’opinion indiquaient toujours qu’une majorité de Français s’opposait à la retraite par points portée par le gouvernement. Ministre de l’Intérieur entre octobre 2018 et le 6 juillet dernier, Christophe Castaner a été de loin le symbole de cette dérive répressive, doublée d’un amateurisme manifeste dans la gestion des manifestations depuis le début du quinquennat. La violence policière est depuis longtemps une réalité dans les quartiers populaires de banlieue. Elle a éclaté au grand jour contre les Gilets jaunes, au point d’avoir été dénoncée par l'ONU et le Conseil de l'Europe (Du « Grand débat » aux élections européennes : Emmanuel Macron, ou l'illusion de l'ancrage populaire). Une situation niée au sommet de l’État. Le 7 mars 2019, interpelé sur le sujet lors d'une réunion du Grand débat à Gréoux-les-Bains, en Alpes-de-Haute-Provence, Emmanuel Macron ne déclarait-il pas : « Ne parlez pas de répression, de violences policières : ces mots sont inacceptables dans un État de droit » ? Une réponse tout bonnement kafkaïenne.

Le fossé croissant entre les classes populaires – rejointes de plus en plus par les classes moyennes paupérisées (c’est tout l’objet du dernier essai d’Emmanuel Todd, Les Luttes de classes en France au XXIème siècle) – et nos dirigeants politiques est largement aggravé par le traitement de l’information dans les principaux médias, où les journalistes et les éditorialistes s’illustrent depuis longtemps par leur mépris à l’égard des mouvements sociaux. L’un des derniers exemples étant Yves Calvi, évoquant le 12 mars dernier la grogne des Urgences en parlant de « la pleurniche permanente hospitalière ». Christophe Barbier, l’un des symboles de la « pensée unique », actuellement chroniqueur sur BFM-TV, déclarait lui-même, invité sur Europe 1 en juin 2019 : « Il est incontestable que les idées pour lesquelles je me suis battu pendant trente ans sont assez bien, pas toutes, représentées par Emmanuel Macron. » Or, les émeutes de banlieue en 2005 et 2007, et plus récemment les Gilets jaunes en 2018-2019, l’ont bien montré, si la colère ne peut s’exprimer par des voies légales ou n'est pas relayé par les canaux officiels (comme les médias, mais pas que), elle trouve d’autres moyens de se faire entendre. Il est de la responsabilité du pouvoir d’y répondre, et de ne pas attendre l'échéance électorale de 2022 pour s’y atteler.

Manifestation contre la réforme des retraites, le 12 décembre 2019 à Paris.

Manifestation contre la réforme des retraites, le 12 décembre 2019 à Paris.

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