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Par Jorge Brites.

Francs CFA d'Afrique centrale.

Le 20 mai dernier, le conseil des ministres français adoptait un projet de loi aux impacts dépassant largement le cadre de l’Hexagone, en entérinant la fin du franc CFA comme monnaie des pays membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Il devrait prochainement être remplacé par une nouvelle monnaie, l’éco, qui aura vocation à s’étendre à tous les membres de la Communauté des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), c’est-à-dire aussi des pays comme le Nigeria, le Ghana ou la République de Guinée.

Revendication ancienne des activistes et penseurs panafricains et anticoloniaux, qui voient dans le franc CFA un outil de contrôle par la France de ses anciennes colonies, cette nouvelle monnaie fait pourtant déjà l'objet de polémiques, alimentées par une méfiance persistante à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, la France, qui ne disparaît pas tout à fait du jeu. Le fait même que la transition d’une monnaie à une autre ait dû passer par la validation de Paris en dit beaucoup sur le niveau de souveraineté réel de bon nombre d’États africains. Cela, alors que les pays d’Afrique centrale, membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), n’ont toujours pas programmé de sortie du franc CFA. Quelques éclaircissements sur cet enjeu de souveraineté et de prospérité.

Le projet de loi adopté en France par le conseil des ministres s’inscrit dans la mise en œuvre d’un accord passé le 21 décembre 2019, et alors annoncé par le président ivoirien Alassane Ouattara, en présence de son homologue français Emmanuel Macron – une photo qui, elle aussi, en disait long sur cette réforme que Paris se plaît à présenter comme la fin d’un vestige de la Françafrique. Que prévoyait concrètement cet accord ? Pour le comprendre, il convient de rappeler ce qu’était (et ce qu’est encore) le Franc CFA depuis les indépendances.

C’est en 1939, en pleine colonisation du continent africain par les puissances européennes, que la France crée la zone franc. Le but : s’assurer que même en temps de guerre, les matières premières restent disponibles au meilleur prix. Six ans plus tard, quelques mois après l’armistice de la Seconde Guerre mondiale, c’est un décret du général de Gaulle qui donne naissance le 26 décembre 1945 au « franc des Colonies Françaises d’Afrique », rebaptisé en 1958 « franc de la Communauté Française d’Afrique ». En 1960, alors que les colonies obtiennent l’indépendance, le franc CFA reste en place. Pour les pays d’Afrique de l’Ouest, il devient le « franc de la Coopération Financière en Afrique de l'Ouest » ; et pour l'Afrique centrale, le « franc de la Coopération Financière en Afrique centrale », dans le cadre de la CEMAC. Parallèlement, au cours des années 1960, la livre-sterling ouest-africaine a progressivement disparu des anciennes colonies britanniques d'Afrique, et à la fin des années 1970, les caisses des missions d’Afrique de l’Est et d’Afrique de l’Ouest qui géraient les monnaies coloniales britanniques, ont fermé également leurs portes.

Contrairement à certaines idées reçues, l’appartenance à la zone du franc CFA n’est pas aussi rigide qu’il n’y paraît, puisque des pays en sont déjà sortis, à savoir la République de Guinée en 1960, le Mali en 1962 (mais qui y est revenu en 1984) et la Mauritanie en 1973 ; et que deux autres pays y ont adhéré, à savoir la Guinée équatoriale en 1985 et la Guinée-Bissau en 1997. Qu'il existe des pressions de Paris, nul n'en doute, mais ces quelques exemples montrent que la volonté politique locale également entre en jeu. Quatorze pays d’Afrique de l’Ouest et centrale sont aujourd’hui membres de la zone franc, représentant environ 155 millions de personnes. Cette zone franc est divisée en deux : en Afrique de l’Ouest, on trouve l’UEMOA, créée en 1994 et composée du Bénin, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée-Bissau, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo (et dont la Banque centrale, la BCEOA, siège à Dakar) ; et en Afrique centrale, la CEMAC, créée la même année et qui compte en son sein le Cameroun, la République centrafricaine, la République du Congo, le Gabon, la Guinée-Équatoriale et le Tchad (et dont la Banque centrale, la BEAC, se trouve à Yaoundé). Les Comores, dans l’océan Indien, appartiennent également à la zone franc, mais avec leur propre franc.

Le franc CFA ne peut être simplement défini comme une monnaie, instrument d’échange et de réserve de valeurs. Il s’agit d’un système de coopération monétaire et commerciale, qui implique plusieurs règles, dont quatre principales. Premièrement, le Trésor public français garantit la convertibilité des francs CFA et comorien en euros, en cas de choc sur la situation des comptes extérieurs qui rendrait impossible pour les États membres d'assurer en devises le paiement de leurs importations. En échange, et c'est la deuxième condition, 50% des réserves du franc CFA et 65% de celles du franc comorien doivent être déposés sur les comptes du Trésor public, en France. Troisièmement, le taux de parité entre les francs CFA ou comorien et l’euro est fixe (ainsi, 1 euro égale 655,957 francs CFA – d'Afrique de l'Ouest comme d'Afrique centrale – depuis 1999). Enfin, les transferts de capitaux dans la zone franc sont entièrement libres et gratuits. Ajoutons que les billets sont imprimés dans l'Hexagone, à Chamalières dans le Puy-de-Dôme, et que ce système implique un certain contrôle par la France, qui est représentée dans les instances monétaires des pays partenaires et qui, sur le plan commercial, assure la gestion des comptes-titres et des dépôts de réserves d’or.

Ce système est censé stabiliser les finances des États africains qui l’utilisent, et la France s’est toujours efforcée de présenter la zone franc comme un instrument de solidarité et de développement. Pourtant, on constate une montée en puissance de la critique à l’égard du franc CFA, considéré comme un outil de contrôle néocolonial de Paris vis-à-vis de ses anciennes colonies. Le Sénégal en particulier a couvé ces dernières années une forte contestation anti-franc CFA, avec un épisode emblématique le 19 août 2017, lorsque le militant franco-béninois Kémi Séba avait brûlé un billet de 5 000 francs CFA lors d’un rassemblement à Dakar. La BCEAO avait alors déposé plainte et les militants anti-CFA avaient appelé à des manifestations. L'activiste avait finalement été expulsé du Sénégal au prétexte de « menace grave pour l’ordre public », mais son geste a incontestablement nourri le débat. Lors de l’élection présidentielle sénégalaise du 24 février 2019, un candidat de l’opposition, Ousmane Sonko, avait même inscrit la sortie du franc CFA dans son programme.

Du franc CFA à l’éco : le symptôme des indépendances inachevées

Le processus en cours : réforme de fond ou poudre aux yeux ?

C’est dans ce contexte que s’inscrit donc la réforme actuelle de remplacement du franc CFA d’Afrique de l’Ouest par une nouvelle monnaie, l’éco. Pour comprendre le principe de ce projet et les critiques qu’il rencontre, il convient de rappeler que les pays de l’UEMOA appartiennent à un ensemble sous-régional plus large, la CEDEAO, à laquelle appartiennent sept autres pays qui, pour la plupart, sont des anciennes colonies britanniques, tels le Nigeria, le Ghana, la Sierra Leone ou le Liberia. Idem en Afrique centrale où les membres de la CEMAC appartiennent à la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) avec d’autres pays comme la République démocratique du Congo, l’Angola, ou encore le Rwanda.

Le franc CFA n'a pour l'instant pas vocation à disparaître complètement sous son actuelle appellation puisque les six pays d’Afrique centrale continueront à l’utiliser dans le cadre de la CEMAC. Mais on peut logiquement partir du principe qu’à terme, si l’expérience s’avérait concluante du côté de la CEDEAO, la démarche actuellement en cours autour de l’éco pourrait inspirer un processus similaire en Afrique centrale.

La CEDEAO compte environ 356 millions d’habitants et totalise un PIB global de 817 milliards de dollars américains. Depuis sa création en 1975, elle a vocation à promouvoir une intégration régionale qui doit passer par une monnaie unique – qui ne soit pas le Franc CFA. Ce projet de monnaie a été adopté dès 1983, mais n’a jamais vu le jour. Il faudrait pour cela réformer les politiques monétaires et abandonner les huit monnaies en circulation dans l’espace CEDEAO, c’est-à-dire le franc CFA de l’UEMOA et les sept monnaies nationales des pays non-membres de l’UEMOA. Le 29 juin 2019, les chefs d’État de la CEDEAO ont enfin annoncé la création de cette union monétaire, suivant un agenda graduel : les pays de l’UEMOA qui utilisent déjà le franc CFA commenceront à utiliser une nouvelle monnaie, les autres étant censés les rejoindre plus tard. Cette approche a d’emblée posé question, puisque le franc CFA et l’éco sont supposés être deux projets distincts, ce qui semble contradictoire avec une stratégie faisant de l’UEMOA l’espace fondateur de la nouvelle monnaie. L’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla, coauteur de L’arme invisible de la Françafrique (2018), estime par exemple que la réforme en cours constitue en fait pour la France un moyen d’élargir la zone du franc CFA à de nouveaux pays et d’opérer des réformes de façade afin de lever les critiques anticolonialistes habituelles.

Concrètement, que sait-on du processus en cours ? Tout d’abord, écartons l’idée qu’il s’agirait là de l’enterrement du franc CFA. Le 28 janvier dernier, lors de son audition devant la commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale, le ministre français Bruno Le Maire parlait lui-même plutôt de « réforme du franc CFA ». On sait que le franc CFA fait l’objet de trois critiques principales, qui justifient son qualificatif de « monnaie néocoloniale » : son nom, qui renvoie à l’appellation originale de franc des Colonies Françaises d’Afrique ; la question de la présence de la France dans les instances ; et la centralisation de 50% des réserves de change par le Trésor public français. Or, ce sont justement ces trois éléments que vise le processus engagé.

La réforme prévoit ainsi le remplacement du « franc CFA » par l’« éco » et la fin de l’obligation pour les États partenaires de verser 50% de leurs réserves de change au Trésor français. Autre réforme de taille : Paris se retire des instances de gouvernance dans lesquelles elle était présente – notamment une représentation au conseil d’administration de la Banque centrale à Dakar, à la commission bancaire et au conseil de politique monétaire, ainsi que deux réunions annuelles (dont l’une se déroulait à Paris) auxquelles participaient le ministre français des Finances et le gouverneur de la Banque de France. Le cordon avec la France n’est toutefois pas vraiment coupé, puisque celle-ci continuera de jouer le rôle de garant pour la nouvelle monnaie, qui maintiendra une parité fixe avec l’euro, au même taux que l’actuel franc CFA. Ce dernier point est appelé à évoluer lorsqu’une éventuelle monnaie commune ouest-africaine verra le jour. Mais en l’état, l’éco constitue donc avant tout une phase de transition sur laquelle la France garde la main. Les fondamentaux du système sont maintenus, donnant l’impression d’un changement dans la forme, visant surtout à taire les critiques anti-franc CFA. Lors d’une audition le 12 février dernier devant la Commission des finances, de l’économie générale et du contrôle budgétaire de l’Assemblée nationale française, le chef du service des affaires multilatérales et du développement au sein de la direction générale du Trésor français, Guillaume Chabert, parlait d’ailleurs de « sortir des irritants politiques » – laissant comprendre que la motivation première de la réforme n’est pas tant de permettre une lointaine souveraineté monétaire africaine, ou de nourrir un volet fondamental du panafricanisme, mais de calmer les critiques vis-à-vis du système entourant le franc CFA.

Le jour de l’adoption du projet de loi en conseil des ministres, la porte-parole du gouvernement français Sibeth Ndiaye déclarait que « cette fin symbolique devait s’inscrire dans un renouvellement de la relation entre la France et l’Afrique et écrire une nouvelle page de notre histoire ». Pourtant, le contenu de la réforme ne constitue pas une rupture radicale. En l’occurrence, il n’est pas évident que la France en sorte perdante. Certes, les réserves de change seront bien désormais placées par la BCEAO où elle le souhaitera. Mais ce changement, pour l’État français, ne sera pas des plus douloureux puisque ce compte, qu’elle est tenue de rémunérer chaque fin d’année au taux minimum de 0,75% – soit des taux d’intérêt supérieurs à ceux du marché européen –, constitue plutôt une charge financière. Sans compter que la France gardera évidemment un moyen politique de pression dans les négociations de la zone monétaire, du fait qu'elle continue de garantir la convertibilité de la nouvelle monnaie. Les modalités de cette garantie ne sont pas clairement précisées, hormis un accès privilégié aux informations macroéconomiques de l’UEMOA. Sans compter aussi que la Banque de France conserve son rôle commercial, en continuant d’imprimer les billets et de fournir des services bancaires à la BCEAO (celle-ci y conserve un compte et un compte-titres par exemple).

En outre, le processus officiellement lancé reste sujet à de nombreuses questions et réticences. Déjà, s’agissant du nouvel éco, il reste à confirmer l’extension de cette monnaie, par la suite, à l’ensemble des quinze pays membres de la CEDEAO, parmi lesquels une bonne partie n’est pas constituée d’anciennes colonies françaises et entretient des rapports très différents avec la France. Parmi eux, un État, le Nigeria, crée le plus d’incertitudes dans le processus. Son économie tout comme celle du Ghana ne sont pas prêtes à respecter les critères de convergence prédéfinis, car la stabilité extérieure de leur monnaie respective repose sur la bonne santé de leurs exportations sur le marché mondial (de pétrole, d’or, de cacao, etc.). L’inflation du Nigeria a atteint 12,3% en janvier 2020, tirée par une hausse des prix dans le secteur alimentaire, l’augmentation des salaires et le relèvement du taux de la TVA. De même, le déficit public de ces deux pays était sur le point de s’envoler, en raison d’emprunts importants sur les marchés des capitaux. On constate d’ailleurs que c’est le Nigeria qui a demandé, en février 2020, le report du lancement de l’éco prévu au mois de juillet, au prétexte que les critères de convergence entre États n’étaient pas atteints par la majorité des pays.

Au-delà de ces considérations techniques, on devine la réticence du Nigeria à concéder de sa souveraineté monétaire au profit d’un système encadré par Paris, compte tenu du poids démographique et économique qu’il représente au sein de la communauté (avec près de 70% du PIB de la CEDEAO). Ses réticences quant au processus en cours sont d’ailleurs partagées : à l’issue de la réunion extraordinaire des ministres des finances et des gouvernements des banques centrales tenue le 15 janvier 2020 à Abuja, la capitale nigériane, les six États de la CEDEAO non-membres de l’UEMOA que sont le Liberia, la Sierra Leone, la République de Guinée, le Ghana, la Gambie et le Nigeria ont rejeté l’adoption de l’éco comme monnaie commune. Aux questions techniques s’ajoutent donc, évidemment, des questions politiques qui révèlent une concurrence de leadership. D’aucuns considèrent d’ailleurs que la décision d'un passage du franc CFA vers l'éco pourrait être une manière pour un pays comme la Côte d’Ivoire de prendre le leadership régional, aux dépens du Nigeria dont il était certain qu'il le rejetterait tel quel. Probable donc que l’éco ne soit jamais plus que la monnaie de l’UEMOA puisqu’il ne semble pas avoir convaincu les responsables des autres pays non-membres, qui ont reproché à cette dernière d’avancer seule sur une construction supposée être commune. Le Ghana par exemple, qui s’affiche pourtant comme un pays volontariste dans la démarche de création d’une monnaie sous-régionale, rejette d’ores et déjà le principe d’une parité fixe avec l’euro.

Plusieurs inconnues techniques perdurent par ailleurs autour de la réforme et de ses impacts. La France assurait jusque-là la garantie dans les opérations de transfert et de change. Cette garantie ne demeurera que pour les opérations de transfert. Or, une politique monétaire comprenant tout à la fois une parité fixe et une liberté de changes risque de s’avérer compliquée, et le plus probable est que la Banque de France demande au moins à être tenue informée des opérations de change, voire à ce qu’une forme de contrôle persiste. L’option d’un panier de devises sur lequel pourrait reposer la nouvelle monnaie ne semble pas à l'ordre du jour, et l’endroit où seront logées les réserves de change recouvrées par la BCEAO est encore inconnu. Quant aux impacts économiques de ce changement de monnaie, pour la France comme pour l’UEMOA, ils sont compliqués à évaluer, et probable qu’ils ne soient pas significatifs à court et moyen terme.

Enfin, la suite du calendrier est floue : d’abord, nous l'avons évoqué, parce que les pays hors-UEMOA montrent des difficultés à respecter les critères de convergence budgétaire ; ensuite parce que même la mise en circulation de l’éco au sein de l’UEMOA risque de prendre du temps. De fait, l’implication politique que nécessiterait un tel processus, de la part des gouvernements, des parlements et des sociétés civiles de la communauté, n’est pas du tout au rendez-vous. On constate au contraire une forme de paternité assumée de Paris vis-à-vis du projet, ce qui révèle une certaine inertie des dirigeants partenaires qui n’est pas de bon augure. Le processus de ratification de l’accord piétine, et l’actuelle crise du COVID-19 n’est pas seule en cause. À la date du 20 mai 2020, quand le projet de loi est adopté en conseil des ministres en France, aucune commande n’a encore été passée pour la production des pièces et des billets (qui continuera d'avoir lieu en France). La CEDEAO n’a pas encore élaboré de nouveau traité d’union monétaire, et les statuts de la future banque centrale ne sont toujours pas clairement définis.

Nouvelle monnaie, même système économique

Outre le portage, le calendrier et les nombreuses inconnues de la réforme qui posent question, on ne peut analyser le processus en cours en le dissociant du système économique et commercial global avec lequel doivent composer les États africains depuis les indépendances. La période coloniale a permis d’installer, dans la plupart des pays du continent, des économies basées sur l’exportation de matières premières, soit agricoles et piscicoles, soit extractives. La configuration du commerce international est restée, du côté de l’Afrique, relativement la même depuis les indépendances. Or, on observe justement que la capacité de la CEDEAO à initier un processus de création d’une nouvelle monnaie, réellement souveraine et ne nécessitant pas un arrimage à l’euro ou au dollar pour assurer sa stabilité, est d’abord et avant tout limitée par cette configuration du commerce internationale.

Schématiquement, les États assurent l’essentiel de leurs liquidités par l’exportation en matières premières dont ils ne maîtrisent ni la demande extérieure ni les prix sur le marché mondial. Ils importent la plupart de leur consommation intérieure en biens manufacturés et en services – ce que la baisse des droits de douane avec l’Europe, négociée lors des accords commerciaux avec la Commission européenne, facilite évidemment. Il en résulte que la balance commerciale avec l’UE, les États-Unis, le Japon ou la Chine, est le plus souvent déficitaire. Ce à quoi il faut ajouter la forte fluctuation du cours des matières premières, qui crée de l’incertitude qui limite les investissements directs étrangers et la capacité des États à se financer sur le marché des capitaux. Ceux-ci doivent recourir à l’aide du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale pour couvrir leurs frais de fonctionnement et payer leurs fonctionnaires, via des emprunts à des taux qu’ils ne maîtrisent pas non plus, et à la condition de mener des politiques d’ajustement structurel. Celles-ci, à coup de privatisations et de politiques de rigueur budgétaire, limitent les capacités des États à mettre en place les investissements publics indispensables à la diversification de l’économie, à l'émergence d'un tissu industriel local, et donc au rééquilibrage de la balance commerciale. Des investissements qui permettraient également de développer des services publics – comme des écoles ou des universités de qualité, pour accroître le capital humain.

Dans un pareil contexte, on comprend la difficulté des pays de la CEDEAO ne bénéficiant pas de la stabilité du franc CFA, à respecter les critères de convergence en vue de la mise en place d’une nouvelle monnaie. On comprend aussi que la souveraineté monétaire ne peut être dissociée d’une stratégie économique et industrielle à l’échelle de l’Afrique de l’Ouest. Les réticences du Nigeria à la mise en place de l’éco ne sont d’ailleurs pas anodines, puisque le pays mène depuis plusieurs années une politique économique protectionniste qui va souvent à l’encontre du principe d’intégration régionale de la CEDEAO, comme l’a montré, depuis l’été 2019, la fermeture de ses frontières terrestres pour endiguer la contrebande de pétrole et de riz, qui a eu des répercussions sévères sur les économies voisines.

Par ailleurs, contrairement aux arguments de la France, la stabilité du franc CFA n'a pas assuré la prospérité des pays concernés. La preuve par les chiffres : parmi les quinze États utilisant le franc CFA, treize sont classés comme pays pauvres et très endettés par le Fonds monétaire international. Pourtant, après l’Asie, le continent est la seconde locomotive de la croissance mondiale. La faiblesse des économies africaines, leur manque de diversité et l’absence d’industries locales compétitives ont des causes multiples, mais le franc CFA en fait clairement partie en limitant tout à la fois les capacités d’investissement et la compétitivité des produits. Ainsi, pour assurer la parité avec l’euro, les pays où circulent des francs CFA sont obligés de contrôler leur inflation, c’est-à-dire l’argent en circulation, à 2% maximum côté UEMOA, 3% maximum côté CEMAC. Les banques nationales limitent donc les prêts aux entreprises pour respecter ces plafonds. Ces prêts ne représenteraient que 23% du PIB dans la zone franc, alors qu’ils frôlent 150% en Afrique du Sud, et dépassent 100% en Europe. Moins de crédits, donc moins d’investissements endogènes, moins d’infrastructures et de services publics.

En étant directement connecté à l’euro, le franc CFA est également déconnecté du contexte économique des pays où il circule. L’euro en fait une monnaie forte (ou du moins souvent plus forte qu'elle ne le devrait), et le franc CFA se trouve donc sujet aux fluctuations conjoncturelles, non des pays qui l'utilisent, mais de la zone euro. Une situation aux conséquences économiques désastreuses, car une monnaie forte, si elle est intéressante pour les importations (mais celles-ci viennent essentiellement d'Europe, des États-Unis, du Japon et de Chine), n'encourage pas les exportations. Le système d'arrimage du franc CFA à l'euro empêche donc toute dévaluation compétitive, et décourage ainsi la production locale, entrave l’industrialisation et enferme les pays dans une économie de rente de matières premières. Plutôt que de produire sur place, il devient plus rentable d’importer les biens produits de pays avec une monnaie relativement faible, comme la Chine. Pour l’UEMOA par exemple, les importations chinoises sont passées de 3,9% en 2005 à près de 11% en 2014.

Par contre, grâce au libre transfert des capitaux, les entreprises étrangères, elles, peuvent investir sur place. En l’occurrence, le taux fixe facilite les investissements des entreprises françaises implantées en Afrique, telles que Total, le groupe Bolloré, Bouygues, Orange et bien d’autres ; tout comme il leur permet de rapatrier plus facilement leurs fonds en Europe sans problème de taux de change. Dans les pays de l’UEMOA, les sociétés françaises assurent souvent 50% des investissements étrangers. En 2011, la BNP Paribas, la Société Générale et le Crédit Lyonnais (LCL) représentaient à elles seules 70% du chiffre d’affaires des banques dans la zone franc.

Enfin, on ne peut s’empêcher de relever un paradoxe inhérent au franc CFA, en Afrique de l’Ouest comme en Afrique centrale, mais qui révèle en fait la nature du système économique dans lequel il circule : alors qu’on s’attendrait à ce qu’une monnaie commune booste le commerce intra-africain et l’intégration sous-régionale – comme dans l’Union européenne où 60% des échanges se font entre pays de la communauté –, il n’en est rien. Si l'on en croit le Rapport sur le commerce extérieur de l'UEMOA publié le 30 novembre 2017 par la BCEAO, l'Afrique comptait en 2016 pour 25,6% des exportations de l'UEMOA, contre 45,2% pour l'Europe (soit presque le double), dont 28,9% pour l'Union européenne, et tout de même 17,4% pour l'Asie. La part des exportations à destination de la CEDEAO tombe à 12,7% seulement. Une situation encore moins encourageante si l'on analyse le volume des échanges entre les deux principaux espaces monétaires du franc CFA : en 2014, les exportations des pays de l’UEMOA vers ceux de la CEMAC dépassaient à peine 3%. Et moins de 2% des importations de l’UEMOA provenaient de la CEMAC. Cela, après plus de 80 ans d’existence de la zone franc et plus de 60 ans d’indépendance.

Agence principale de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) à Dakar, au Sénégal.

Agence principale de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) à Dakar, au Sénégal.

Une souveraineté économique et monétaire introuvable ?

Au final, entre le peu d’entrain des citoyens, les incertitudes techniques et les réticences de plusieurs pays de la CEDEAO, tout le processus de réforme en cours a de quoi laisser perplexe. Loin d’une rupture pourtant tant attendue, les seuls intérêts symboliques reposent dans le changement de nom, dans le fait que les Français quittent les organismes de décision et que le compte d’opération revienne sur le sol africain.

Surtout, le processus met en lumière les carences d’une bonne partie du continent en termes de souveraineté et de vision économique. La fin des 50% de réserves conservées par le Trésor français par exemple, donnent l’illusion que cet argent pourra désormais servir à financer le développement des pays membres de la CEDEAO, alors qu’il est plus probable qu’en l’absence d’une capacité industrielle intérieure, les devises servent en priorité à soutenir les importations très élevées des pays africains. Autre exemple : la garantie apportée par Paris et le maintien de la parité fixe avec l’euro sont avancés, côté français, comme des avantages, puisque garantissant une réelle stabilité et des niveaux de croissance relativement élevés… alors qu’ils mettent surtout en exergue l’incapacité des États africains à assurer eux-mêmes cette stabilité et l’accès aux marchés financiers. Le lien monétaire avec la France est certes une assurance de stabilité, mais c’est aussi et surtout un aveu de faiblesse.

Cette faiblesse est structurelle et concerne des domaines aussi variés que la stratégie économique, la gestion des comptes publics, la politique commerciale et douanière, ou encore le traitement de la dette. Ainsi, on constate par exemple que la France prend depuis quelques mois position en faveur d’un soutien aux pays africains qui font face à une crise consécutive à l’épidémie de COVID-19. La chute des prix du pétrole et des autres matières premières, et la défiance des investisseurs qui se replient sur des marchés plus sûrs, sont autant de facteurs qui mettent le continent sous tension. Or, cette situation révèle les lacunes de sa souveraineté à au moins deux égards : d’abord  parce qu’elle met une nouvelle fois en lumière la dépendance structurelle des États africains vis-à-vis de la demande extérieure en matières premières pour leurs liquidités ; ensuite parce qu’on constate que c’est Paris, et non les gouvernements africains, qui a obtenu un moratoire auprès des créanciers du Club de Paris sur le paiement du service de la dette en 2020 pour 77 pays (considérés pays les moins avancés), dont le Mali, l’Éthiopie, la République démocratique du Congo, le Congo-Brazzaville, le Cameroun et la Mauritanie.

Derrière les lacunes du modèle économique avec lesquels se débattent les pays du continent depuis l’époque coloniale, c’est le manque de vision claire, par leurs dirigeants, sur les possibles voies à suivre (collectivement, ou à l’échelle de chaque État) qui est en cause. Manque de vision clairement aidé par leur formation académique et par l’action des institutions financières et de coopération internationales. Un exemple particulièrement illustratif est la nature même des organisations d’intégration sous-régionales mises en place depuis les indépendances, telles la CEDEAO, la CEMAC, ou encore la SADC en Afrique australe. Ces structures reproduisent la stratégie d’intégration graduelle adoptée depuis les années 1950 par la Communauté économique européenne (CEE), devenue l’Union européenne en 1992, en poursuivant par étapes la mise en place d’une union douanière, d’un marché commun, d’une monnaie commune, etc. Ce mimétisme n’est même pas voilé, puisque le préambule du traité établissant la CEMAC en 1994, par exemple, faisait une référence explicite au processus d'intégration à l’œuvre en Europe, dont le contexte est pourtant si différent. Plus récemment, même les critères de convergence définis pour la mise en place de l’éco en remplacement du franc CFA, à savoir un déficit budgétaire n’excédant pas 3%, une inflation à moins de 10% et une dette inférieure à 70% du PIB, ont de quoi rappeler quelque peu les critères de Maastricht qui s'imposent au sein de la zone euro.

L’absence d’une vision forte, portée par les dirigeants et qui ne mettrait pas le modèle occidental comme unique horizon envisageable pour l’Afrique, constitue un héritage probablement solide de la période coloniale. L’actuel projet de nouvelle monnaie est emblématique, puisqu’on constate que les fondamentaux du franc CFA ne sont pas modifiés. Surtout, force est de constater que l’éco ne fait pas rêver. Le choix même du nom « éco » n’évoque rien de particulier, ni l’Afrique dans son ensemble, ni une référence historique partagée. Dans l’optique d’une démarche qui se prétend panafricaine, on aurait pu imaginer une appellation plus originale, tels le « cauri » ou le « manille » qui ramènent à d’anciennes valeurs monétaires de la sous-région. Ou la définition d’un modèle différent de celui présenté par l’Europe, de marché concurrentiel et libre-échangiste, avec une monnaie unique.

Le drame qui se joue dans le théâtre de l’UEMOA est triple. C’est d’abord celui d’un gâchis, compte tenu du potentiel humain et naturel dont dispose ce continent. Les économistes, sociologues et autres intellectuels adeptes d’une pensée décoloniale, existent pourtant, et contribuent déjà régulièrement à construire une vision alternative, à l’image de Felwine Sarr ou de Ndongo Samba Sylla au Sénégal, de Gilles Olakounlé Yabi au Bénin ou encore de Martial Ze Belinga au Cameroun. Mais force est de constater que leur influence est limitée, et que le pouvoir réside en des mains moins bien inspirées.

C’est ensuite le drame d’une pensée panafricaine bafouée ; car le projet de nouvelle monnaie, tel qu’il est mené, risque plus de nuire à l’ensemble du projet et de la pensée panafricanistes, que de les servir. Le piétinement de l’éco, non seulement décrédibilise les institutions sous-régionales, CEDEAO en tête, mais met en péril pour longtemps le projet fédéral ouest-africain. Au point qu’on puisse se demander si toute cette démarche ne vise pas, en réalité, à saboter l'idée d'une intégration sous-régionale émancipée de la tutelle française : en spéculant sur les retards accusés par les différents États à respecter les critères de convergence, des dirigeants tels que Alassane Ouattara, qui a toujours été un fervent défenseur du système du franc CFA, disposeront d’arguments, à l’avenir, pour justifier le maintien du statu quo.

Enfin, c’est le drame de peuples abusés qui se joue. Car ce que réclament les citoyens, économistes, chercheurs ou historiens, repose sur une volonté légitime d’assurer la prospérité des générations présentes et futures. Il s’agit tout simplement du droit de tout pays de bâtir une réelle souveraineté monétaire, et ainsi d’ouvrir de nouveaux horizons politiques pour les jeunes générations.

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