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Par Jorge Brites.

Qui se souvient encore de la marche du 23 mai 1998, organisée à Paris pour remettre au cœur des commémorations liées à l’abolition de l’esclavage de 1848 la figure des victimes de la traite ? En réunissant au moins 40 000 personnes, elle a eu un rôle décisif dans le processus qui aboutit, en mai 2001, à l’adoption de la loi Taubira « tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité ». L’enjeu n’était pas anodin, car la République a régulièrement produit, depuis la Révolution de 1789, un récit national qui a fait l’impasse sur l’histoire des luttes antiracistes et anticoloniales, pour ne mettre en avant que les « grandes dates » qui ont vu la République permettre aux peuples colonisés de s’émanciper. Or, en insistant sur les seules grandes dates d’abolition, de libération, d’avancée politique et sociale, on met en scène une République « libératrice », neutre en quelque sorte, forcément bienveillante, qui serait toujours allée (d’elle-même, sans y avoir été contrainte par les luttes) dans le sens du progrès, qui n’aurait jamais été mise face à ses contradictions. Une République, enfin, qui aurait rompu avec ses vieux démons esclavagistes, colonialistes, et donc racistes.

Polémique sur les « réunions non-mixtes », bavures policières, débat sur le déboulonnage de statues de partisans de l’esclavage, etc. : en France, la réalité d’un racisme structurel, qui nous serait resté de l’esclavage et de la colonisation, fait débat, comme nous avons pu le constater ces derniers mois et ces dernières années. On trouve encore des gens pour s’offusquer que l’on puisse qualifier la France de « raciste ». Au contraire, d’aucuns estiment que ce qualificatif, à l’égard d’un pays qui aurait généreusement accueilli leurs parents ou grands-parents immigrés, exprime une ingratitude des deuxième et troisième générations installées dans notre belle république. Alors, est-il juste de dire que la France est un « pays raciste » ?

Il faut déjà convenir du sens des mots. En parlant du « racisme » d'un pays ou une société, parle-t-on des préjugés et des comportements des citoyens, de l’État et des lois, des pratiques administratives, du discours politique et médiatique, ou encore de la production intellectuelle et culturelle ? En fait, probablement de tous ces éléments à la fois, à des degrés divers, même si bien souvent le racisme semble invisible et insidieux. Nous considèrerons donc le racisme dans sa définition large. C’est-à-dire, non seulement la croyance dans l’existence de races humaines et d’une hiérarchie entre elles, mais aussi l’attitude et les préjugés hostiles à une catégorie déterminée de personnes, sur la base de leur origine, de leur couleur de peau, de leur appartenance ethnolinguistique ou de leur religion. La plupart des gens ne subissant pas le racisme comme mode d'oppression quotidien (généralement les personnes identifiées comme « blanches » en Occident) considèrent souvent comme « racistes » les seuls actes ou propos relevant de la haine explicite vis-à-vis d’une communauté donnée. Ainsi, un discours du Rassemblement national ciblant les personnes d’origine immigrées ou une communauté religieuse, serait raciste. Idem pour un tag antisémite sur le mur d’un cimetière juif, pour un propriétaire refusant de louer son logement en raison de la couleur de peau d'un potentiel locataire, ou encore pour un photo-montage comparant une personne noire à un singe.

Cette conception strictement ostentatoire de ce qu’est le racisme est problématique parce qu’elle nous épargne tout questionnement plus critique et plus poussé sur nous-mêmes, nos préjugés, nos réflexes et notre attitude, ou encore sur les composantes structurelles de notre société (les institutions, les lois, la vie économique, l’école, etc.) dès lors que celles-ci ne sont pas directement et ouvertement racistes. En outre, cette conception du racisme exclut des milliers de situations quotidiennes qui ne peuvent être directement perçues que par les gens qui en sont les victimes – ce qu’on appelle généralement le racisme ordinaire. Autrement dit : si vous êtes vous-même une personne blanche, peu exposée aux discriminations et aux préjugés raciaux, vous êtes assez mal placée pour juger du caractère raciste ou non de la société. Et le simple fait de nier le racisme sans prendre en compte l’expérience de discrimination des gens qui le subissent et doivent composer avec, pose déjà question : comment interpréter le déni ou l’exaspération de nombreux citoyens blancs face au racisme et à sa dénonciation ?

La difficulté de parler de racisme est accrue par une autre question sémantique liée au mot « race » lui-même. En effet, de quoi parle-t-on quand on évoque la « race » ? Après le choc de la découverte des crimes commis par les nazis en 1945, tout un travail de renouvellement du vocabulaire a été engagé dans l’après-guerre, pour finalement ne changer le fond qu’à la marge. Défendre les idéologies racialistes et racistes qui ont justifié la colonisation n’est désormais plus possible. Les notions de « développement », de « sous-développement », de « coopération », d’« aide », de « rattrapage », sont alors introduites dans le champ de la recherche et en politique. Elles remplacent progressivement la fameuse « mission civilisatrice » qui a porté l’Europe en Afrique et ailleurs – sans pour autant changer l’idée de hiérarchie entre des sociétés « avancées », détentrices du savoir et de la technologie, et d’autres « en retard » (Face au fiasco de l’aide publique au développement, à quand sa déprogrammation ?). Comme l’expliquait la politologue et féministe Françoise Vergès, interrogée sur la chaîne YouTube AlohaNews (pour l’émission Ghaz'Elles) en novembre 2018 : « Après la Seconde Guerre mondiale, il y a une condamnation universelle du racisme biologique. […] Même si les pratiques continuent, le vocabulaire change. Et donc, on invente un racisme sans race. Plus besoin de la notion biologique. C’est la culture des autres qui va servir de base au racisme. Cette culture qui serait inassimilable, qui les mettrait en dehors de la civilisation. Ce sont des processus de racisation. » Dans son essai La puissance des mères publié en 2020, Fatima Ouassak, politologue et cofondatrice du collectif Front de mères, va dans le même sens en expliquant qu’« en France, le culturalisme […] est, comme l’islamophobie, un racisme respectable ». La « culture arabo-musulmane » et « la culture africaine », notamment, ne permettraient pas l’émancipation des individus vis-à-vis d’un milieu familial forcément aliénant.

Beaucoup de celles et ceux qui pensent l'antiracisme aujourd'hui insistent donc sur l'existence persistante des races, non comme fait biologique, mais comme fait social, comme assignation des individus non-blancs à un ensemble de stéréotypes associés à leur couleur de peau – et qui induit, à leurs dépens, de la stigmatisation, des discriminations voire de l'oppression, le tout pouvant faire système.

Le sujet de la sémantique est d’autant plus complexe que les discriminations et les perceptions se croisent et sont parfois rendues confuses par le vocabulaire employé. En France, une personne juive et identifiée comme blanche par exemple, peut subir des propos et des violences pour le fait d'être juive. Pour autant, elle bénéficiera des préjugés favorables aux Blancs lorsqu'elle cherchera du travail ou un logement, ou face à un contrôle de police – à moins que son interlocuteur n'identifie sa religion et ne la « racise » du fait de ses origines juives. Idem pour les personnes d'origine nord-africaine, ou pour n'importe quelle personne blanche identifiée comme musulmane, puisque l'islam est aujourd'hui perçu comme une religion étrangère (ce qui n’est pas le cas du judaïsme et du christianisme) et voit donc ses adeptes « racisés », quand bien même ils seraient ethniquement caucasiens. Les termes « Blancs » ou « Noirs » induisent évidemment en erreur et ajoutent à la confusion puisque l'identification raciale n'est pas uniquement basée sur la couleur de peau (qui d'ailleurs, n'est jamais vraiment blanche ou noire). Ainsi, les Roms, qui pourraient être considérés comme des personnes blanches, sont clairement « racisés » et font l'objet de préjugés violents et souvent anciens (Les Roms : Intouchables de l'Europe ?), tout comme l’ont été au milieu du XXème siècle les migrants italiens, espagnols et portugais en France. Autre exemple, une personne métisse dont l'un des parents est noir et l’autre blanc, s'identifiera peut-être comme noire, parce qu'elle partage les expériences de discrimination touchant les Noirs.

Le concept de personne « racisée », qui correspond au processus de catégorisation d'une personne dans un groupe ethnique ou racial différent de la majorité (perçue comme incarnation de l’universalité, et donc non-racisée), vient en partie répondre aux lacunes de vocabulaire en la matière, mais sans doute insuffisamment. Une personne racisée, en France où la majorité de la population et les codes culturels identifient le citoyen moyen comme « blanc » (d'origine européenne) et de culture judéo-chrétienne (peu importe s'il est pratiquant ou non), pourrait donc être définie comme une personne non-blanche.

Manifestation du 13 juin 2020 contre les violences policières, à Paris.

La France a aussi son histoire du racisme

Quand bien même on estime que le phénomène est résiduel, le ressenti du racisme existe bien quant à lui, et crée un malaise. Dès lors que le racisme est dénoncé, la virulence des réactions, dans les grands canaux médiatiques comme sur les réseaux sociaux, interroge sur la volonté réelle d'empathie des gens ne subissant pas le racisme. Devant les actes, c'est le déni qui prime. Lorsqu'aux États-Unis, suite à la mort de George Floyd, citoyen afro-américain victime d'une bavure policière le 25 mai 2020, des manifestations débouchent sur des affrontements avec la police et des pillages de magasins, dans l'Hexagone on parle d'« émeutes raciales » et on refuse la comparaison avec le cas français, sous prétexte que les deux pays n'ont pas la même histoire.

Certes, les États-Unis ont connu l'esclavage et la ségrégation sur leur sol. Mais identifier le territoire hexagonal à une terre de libération des Noirs, qui serait restée vierge de pratiques d’esclavage, occulte largement le fait que la France a également son histoire du racisme et de la ségrégation. Une histoire ancienne, en l’occurrence, qui nous fait remonter au Moyen-Âge et à nos chers rois très chrétiens. Épisode oublié du récit national français, en 1269, en application d’une recommandation du quatrième concile de Latran (1215), Saint Louis imposait aux Juifs de porter des signes vestimentaires distinctifs : pour les hommes, la rouelle sur la poitrine (c’est-à-dire une petite pièce d’étoffe), et un bonnet spécial pour les femmes – celles et ceux refusant de s’y astreindre devaient payer une amende. Au XXème siècle, ce sont non seulement les Juifs, mais également les Roms, qui ont été victimes, sous le régime de Vichy, des lois ségrégationnistes puis de la déportation dans un but d’extermination, entre 1940 et 1944 – on observa à l’époque un zèle des autorités françaises qui ne s’explique pas par le seul fait de la collaboration avec les occupants allemands, mais qui correspondait aussi à l’idéologie raciste (d’inspiration maurassienne) de la « Révolution nationale » portée par le maréchal Pétain. La responsabilité de l’État français pendant la Seconde Guerre mondiale ne sera reconnue que cinquante ans plus tard, lors du fameux discours prononcé par Jacques Chirac, fraîchement élu président de la République, le 16 juillet 1995 au Vélodrome d’Hiver, à Paris.

En outre, rappelons que le 2 mai 1938, c'est-à-dire avant la mise en place du régime de Vichy, le gouvernement Daladier (celui qui avait succédé au Front populaire), voulant réserver les emplois aux travailleurs français, promulguait un décret-loi instituant un socle de mesures discriminatoires vis-à-vis des étrangers résidant en France, et revenant sur le caractère automatique de certains droits (dont le droit de vote) octroyés aux étrangers naturalisés français. Le 12 novembre 1938, le même exécutif promulgua un second décret-loi autorisant l'internement administratif des « indésirables étrangers ». C'est le même gouvernement qui, frileux devant l'afflux massif de réfugiés espagnols dans les camps créés en urgence à partir de février 1939 sur les plages du Languedoc-Roussillon, s'arrangea pour qu'un grand nombre d'entre eux soient finalement reconduits en Espagne. Bref, des mesures orchestrées par des républicains, des partisans de la démocratie... Des mesures qui finalement préfiguraient celles adoptées par le régime de Pétain, notamment, dès l'automne 1940 : une circulaire ordonnant le transfert des « nomades » (comprendre : les gens du voyage) expulsés d'Alsace-Moselle vers les camps du sud ; la création des Groupements de Travailleurs Étrangers pour les « étrangers en surnombre dans l'économie nationale » ; ou encore l'adoption d'une loi permettant l'internement (arbitraire) des Juifs étrangers.

Si l’histoire du racisme français ne s’est pas traduite par une pratique institutionnelle de l’esclavage sur le sol hexagonal – l’historien italien Salvatore Bono, dans une étude très riche sur l’esclavage en Italie (publiée en 1999), semble toutefois indiquer que de nombreux esclaves sont présents dans le pourtour méditerranéen aux XVIème et XVIIème siècles, en Italie mais aussi dans le sud de la France, représentant parfois jusqu’à 1% de la population dans certaines localités –, elle n’en a pas moins donné lieu à un traitement différencié à l’égard des individus noirs.  En effet, certes, des édits royaux de juillet 1315 disposaient que « nul ne peut être esclave sur le sol de France » et que « le sol de la France affranchit l’esclave qui le touche » ; mais, de crainte que des esclaves de passage en France n’en profite pour réclamer leur liberté, le pouvoir royal légiféra dès 1776 et 1777 sur la présence des Noirs en France, interdisant leur entrée sur le territoire ainsi que les mariages entre « Noirs, mulâtres et autres gens de couleurs » et « Blancs » de métropole. Louis XVI promulgua même une « Déclaration pour la police des Noirs », interdisant « à tous [ses] sujets [...] d’amener dans notre royaume […] aucun Noir, mulâtre ou autres gens de couleur, de l’un ou l’autre sexe, et de les y retenir à leur service ». Dans chaque port français, des lieux de détention sont alors mis en place pour y parquer les esclaves, pendant l’escale de leur maître. Déjà à l’époque, on retrouve tout le dilemme entre un droit qui se veut émancipateur, et une application de la loi qui cherche en fait à le contourner, à lui faire perdre toute traduction concrète. Le 4 février 1794, quand la République révolutionnaire proclame l’abolition de l’esclavage en écho à l’insurrection noire à Saint-Domingue (l’esclavage est aboli par les insurgés haïtiens dès 1793), cette décision n’est en fait appliquée que partiellement, en Guadeloupe, car refusée dans les autres colonies par les esclavagistes. Le décret qui rétablit l’esclavage paraît finalement le 20 mai 1802 (30 Floréal, an X), le premier Consul Napoléon Bonaparte répondant favorablement à la pression des grands propriétaires qui dominent les îles françaises dans les Antilles et l’océan Indien. Dans la foulée, l’ordonnance du 2 juillet 1802 (13 Messidor, an X) interdit sous peine d’arrestation jusqu’à déportation « à tout noir, mulâtre ou autres gens de couleur, de l’un et de l’autre sexe, qui ne seraient point au service, d’entrer sur le territoire continental de la République. »

La dualité entre d’un côté la permanence de l'esclavage aux Antilles et dans l'océan Indien, et d'autre part une terre de France sanctuarisée, soi-disant épargnée par l’esclavage mais intolérante à la présence même de Noirs, portait déjà en elle les contradictions entre principes égalitaires et réalité d’un racisme institutionnel. C’est ce racisme d’État qui a permis, successivement et jusqu’à nos jours, la traite négrière et l’esclavage, l’entreprise coloniale, les génocides culturels, la primauté d’un capitalisme hexagonal prédateur à l’égard des ressources des colonies, les essais nucléaires dans des territoires d’outre-mer, le statut politique et économique déséquilibré des actuels territoires ultramarins, la marginalisation et la stigmatisation des banlieues où se concentrent les populations immigrées, etc.

En France, les politiques racistes se sont largement prolongées au-delà des indépendances africaines, dans les quartiers populaires de l’Hexagone comme dans les territoires d’outre-mer. Dans Le ventre des femmes : capitalisme, racialisation, féminisme, publié en 2017, l'essayiste réunionnaise Françoise Vergès revenait sur les politiques natalistes violemment discriminatoires qui ont prévalu dans les années 1960 et 1970 dans les départements d’outre-mer, avec notamment l’encouragement voire la contrainte pour favoriser des avortements, des stérilisations et l’usage de contraceptifs, à destination des femmes non-blanches – à une époque où pourtant, l’avortement était encore officiellement criminalisé. Avortements et stérilisations forcés, pratiqués en masse sur des milliers de femmes réunionnaises et antillaises, auxquels s’est ajoutée une très forte incitation à l’émigration des populations racisées (que devait compenser l’installation dans les outre-mer de fonctionnaires blancs venus de la métropole). Outre les faits eux-mêmes, Françoise Vergès décrypte dans son essai « les réseaux de relations étroites entre la préfecture (l’État), la justice, la police, les médias et la classe possédante, héritière du foncier et de l’économie esclavagiste et coloniale et qui tient le monde politique ». Elle démontre que ces mêmes réseaux de relation « expliquent que l’avortement sans consentement de milliers de femmes ait pu se faire pendant des années sans qu’il y ait eu enquête ». « L’étude de ces réseaux de complicités, ajoute-t-elle enfin, met au jour une caste masculine blanche qui fait reposer sa domination sur l’intimidation et la menace. Des hommes blancs bâtissent leur fortune sur les corps mutilés de femmes réunionnaises. Un monde masculin et blanc défend la nécessité d’intervenir sur leur corps, il dispose du soutien de l’appareil d’État, de l’Ordre des médecins, de médias, de la hiérarchie de l’Église, de la police et de la justice. »

Pour elle, ces faits sont « profondément révélateurs d'une colonialité républicaine »« Ce qui se passe dans les outre-mer dans les années 1960-1980 rend visible une nouvelle configuration de la société française que l’on peut appeler "postcoloniale", de son espace et du contenu donné à "l’identité nationale" et au récit "national". » Dans cette reconfiguration de la cartographie républicaine, l’histoire des outre-mer, où un rapport colonial perdure vis-à-vis de l’Hexagone en dépit de la départementalisation (mais l’Algérie elle-même ne connaissait-elle pas l’occupation coloniale et dans le même temps un statut de département français ?), est volontairement négligée, oubliée. Autrement dit : 1) il n’y a pas rupture fondamentale entre la France coloniale et celle post-1962, simplement réorganisation des rapports de pouvoir pour assurer la pérennité de l’impérialisme français dans son ancien espace colonial ; 2) il y a une négation de la place des territoires ultramarins dans la construction du récit national français, et de ce que la posture de l’Hexagone à leur égard et leur situation (plus ou moins spécifique) disent de la société française.

L’histoire des États-Unis est marquée du sceau de l’esclavage et de la ségrégation. Mais à la même époque, des scientifiques français pratiquaient la craniologie pour démontrer la supériorité naturelle de la race blanche et du genre masculin ; l'École républicaine enseignait l'existence de quatre races humaines distinctes ; l'État français reconstituait des « villages nègres » pour le grand public, véritables zoos humains dont le dernier notoire eut tout de même lieu au cours de l'Exposition coloniale de 1931 à Paris ; la France menait son entreprise coloniale en Afrique, au Pacifique, aux Antilles et en Asie, et elle y pratiquait le travail forcé et un régime de ségrégation de fait et de droit (via, par exemple, les législations et pratiques composant le code de l'indigénat, qui ne prit fin qu'à l'issue de la Seconde Guerre mondiale). Bien que différente de celle des États-Unis, la France a aussi son histoire du racisme, profondément liée aux expériences de l’esclavage et de la colonisation – les territoires et départements d’outre-mer en savent quelque chose, – et qui s’explique en partie par la conviction que l’homme blanc européen, doté de la Raison face à un monde barbare brutal et animalisé, est seul détenteur des clefs du progrès, et a pour mission d’apporter la civilisation au monde entier pour le faire entrer dans la « lumière ».

Rappelons-nous d’un épisode aussi violent que celui de la déportation des « enfants de la Creuse ». Organisé depuis l’île de La Réunion par la Direction départementale des Affaires sanitaires et sociales (DDASS), sous l’autorité de Michel Debré, de 1962 à 1984, ce mouvement forcé de population consista en l’installation, dans des territoires peu peuplés de l’Hexagone (notamment la Creuse), d’au moins 2 150 enfants, déclarés « pupilles de l’État » (c’est-à-dire que les parents biologiques, restés à La Réunion, n’avaient plus aucun droit sur leurs enfants). Balancés d’une famille à l’autre, d’un centre d’accueil à l’autre, ces derniers furent souvent victimes de racisme, et, exploités, ils servirent de main d’œuvre dans des fermes ou de domestiques. Il a fallu attendre tout récemment, 2014, pour que l’Assemblée nationale, sur proposition de la députée réunionnaise Ericka Bareigts, ne reconnaisse la « responsabilité morale » de l’État dans cette affaire. Pourquoi une société capable de produire semblables arrachements durant deux décennies consécutives mériterait-elle moins que les États-Unis, l’Australie ou l’Afrique du Sud (qui ont également pratiqué des politiques d’enlèvement d’enfants issus de peuples autochtones, des politiques natalistes discriminatoires, ou encore des lois de séparation raciales dans l’espace public), les qualificatifs de raciste ou de ségrégationniste ?

Bien loin des mythes d’une République libératrice et égalitaire, l’histoire du racisme français reste donc à enseigner – un chantier d’autant plus ambitieux qu’en la matière, le travail historiographique reste partiel et méconnu. Enfin, notons que, loin des idées reçues, c'est aux États-Unis et non en France que, dès le lendemain du décès de George Floyd, les policiers concernés ont été renvoyés et deux enquêtes ouvertes ; on a alors assisté, outre-Atlantique, à des scènes émouvantes en marge des manifestations, de policiers respectant une minute de silence, le genou à terre, en solidarité avec la lutte antiraciste.

Manifestation du 13 juin 2020 contre les violences policières, à Paris.

Un racisme ancré jusque dans les institutions et la vie politique

Un premier élément d’argumentation assez récurrent de la part des gens se défendant de vivre dans un pays raciste, serait que les lois et les institutions de la République ne sont pas racistes. À ce stade, il est nécessaire de rappeler qu’une société tiraillée entre xénophobie et principes humanistes peut parfaitement produire des lois à connotation raciste. Parmi les divers exemples qui pourraient l'illustrer, citons le fameux « délit de solidarité », qui avait notamment fait son grand retour dans le débat public sous la présidence de Nicolas Sarkozy (2007-2012). Ce délit fait référence à l’article L.622 du code de l’entrée, du séjour des étrangers et du droit d’asile (Ceseda), qui date de 1945. Ce texte dispose que « toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger en France » encourt jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende. Cette disposition a été aménagée depuis les années 1990 avec une série d’exceptions (immunité familiale, danger imminent, acte sans contrepartie…).

Comment analyser le racisme institutionnel sous un régime capable de condamner à des années de prison et à des dizaines de milliers d’euros d’amende un citoyen qui a simplement servi le gîte et le couvert à des personnes étrangères en détresse (parfois des familles entières ou des mineurs), sous prétexte que celles-ci se trouvent en situation « irrégulière » ? La réécriture de la loi par la majorité socialiste, en décembre 2012, de même que toutes les lois qui se sont succédé depuis, se sont contentées d’assouplir le dispositif répressif sans supprimer ce que revêt la dénomination de « délit de solidarité ». C’est d’ailleurs bien après le mandat de Nicolas Sarkozy, en 2017, que l’agriculteur Cédric Herrou (tout comme l’enseignant Pierre-Alain Mannoni) a été condamné à de la prison avec sursis pour avoir aidé quelques 200 migrants qui avaient traversé la frontière italienne par la vallée de la Roya. Il a fallu l’intervention du Conseil constitutionnel en juillet 2018 pour invalider ces condamnations au titre du « principe de fraternité », d'où découle « la liberté d’aider autrui dans un but humanitaire ». Une décision qui met justement en lumière les tiraillements évoqués entre, d'une part, une xénophobie encouragée et instrumentalisée par la sphère politique, et d'autre part les principes humanistes garantis par le droit. Mais la loi est toujours là, et constitue évidemment une menace pour les citoyennes et citoyens solidaires. Après l’élection de Nicolas Sarkozy, en 2007, les associations de sans-papiers avaient dénoncé un usage de plus en plus fréquent de l’article punissant le « délit de solidarité », contre leurs membres ou d’autres citoyens venant en aide aux migrants. En seulement trois mois, en 2009, une quinzaine de responsables de centres Emmaüs avaient été inquiétés par la police. Compte tenu du contexte politique très propice à un durcissement du discours anti-immigration, faut-il s'attendre à pire dans un futur proche ?

Notre Constitution proclame bien, dès son article 1er, l’égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d’origine, de race ou de religion, mais les violations de ces principes sont quotidiennes, et cela ne date pas d’hier. Sous la IVème République, de 1946 à 1958, le préambule de la Constitution assurait que « tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés », et la France avait ratifié la Déclaration universelle des droits de l’Homme en 1948 comme membre de l’Organisation des Nations unies. Cela ne l’empêcha nullement de conserver ses colonies africaines et asiatiques durant plus d’une décennie, ni de mener les guerres d’Indochine et d’Algérie, contre le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et malgré le caractère raciste de l'argumentation avancée pour justifier l'entreprise coloniale. Affirmer qu’il n’existe pas de racisme institutionnel au seul prétexte que le droit garantit théoriquement l’égalité des citoyens sans distinction raciale ou d’origine, est aussi absurde et kafkaïen que d’affirmer qu’on ne peut pas parler de violences policières en France parce que nous vivons dans un État de droit – ce qu’Emmanuel Macron avait pourtant déclaré le 7 mars 2019 lors d’une réunion du « Grand débat national ». D’ailleurs, les exemples de politiques et de comportements discriminatoires sont nombreux, y compris dans notre histoire récente, et ont déjà fait l’objet de protestations et de combats judiciaires. Dans son essai de 2020 mentionné plus haut, la politologue Fatima Ouassak donne plusieurs exemples de luttes portées par les communautés migrantes, parmi lesquelles celle des « Chibanis marocains de la SNCF », qui a abouti à une belle victoire « contre tout un système discriminatoire » : « [Ils ont] réussi à faire plier la puissante SNCF, et à travers elle l’État, condamnée en 2018 à leur verser plusieurs millions d’euros au titre de réparation des discriminations racistes qu’elle leur a causées des décennies durant. Un millier de cheminots menant le même combat judiciaire, faisant reconnaître ainsi par l’État lui-même l’existence de discriminations institutionnelles massives. »

Un regard sur la composition (actuelle) de l’Assemblée nationale et du Sénat devrait en réalité suffire à interpeler sur les lacunes de la représentation et de la vie démocratique dans notre pays. Les deux chambres de notre Parlement laissent apparaître une sous-représentation de la diversité raciale, avec, à l'Assemblée, moins de vingt personnes d’origine africaine ou antillaise par exemple, et encore moins d’origine asiatique (sur 577 députés). Mais aussi une sous-représentation des femmes (moins de 40% de l’hémicycle), des personnes handicapées, et bien évidemment des catégories populaires (avec seulement un ouvrier et 26 employés à l'Assemblée nationale, soit 4,6% des députés, contre 76% de cadres et professions intellectuelles supérieures). De même, l’âge moyen d’un député est de 51 ans, contre 41 ans pour l’ensemble de la population – il était de 61 ans au Sénat en 2017. En réalité, loin d’être représentatif du peuple, le Parlement est représentatif des inégalités et des rapports de pouvoir dans la société. Une société qui, malgré une législation qui a fait d’immenses progrès depuis quelques décennies, et des mentalités qui évoluent globalement dans le bon sens, conserve des séquelles et des préjugés aristocratiques, validistes, patriarcaux… et racistes. Sans compter le poids d’une société capitaliste dans laquelle une campagne électorale nécessite de gros moyens financiers et où l’appui des médias (où la diversité peine encore à s’imposer) peut changer la donne.

Dans un tel contexte, le jeu démocratique est vite fermé aux nouveaux venus sur la scène politique. Et croire le contraire, c'est négliger les constructions et les dynamiques sociales et mentales dont hérite toute société. C’est passer complètement à côté du poids des préjugés qui, non seulement peuvent être à l’origine de discriminations (sociales, raciales, etc.), mais peuvent aussi inhiber les capacités et les ambitions des personnes discriminées. Sans cela, on en déduirait facilement que si les femmes ou les Noirs n’accèdent pas aux strates les plus élevées au sein des entreprises, des administrations, des institutions ou des domaines scientifiques ou culturels, c’est parce qu’ils ne le veulent pas vraiment et ne s’en donnent pas les moyens. Pire, que les plaintes de ces catégories relèveraient davantage d’une tendance à privilégier la victimisation collective à l'effort individuel. Exit les préjugés et les discriminations à l’embauche, au logement, au faciès ; exit les remarques et gestes misogynes, racistes ou validistes, ou encore le mépris de classe ; exit l’importance du réseau et des amitiés dans la construction d’une carrière professionnelle ou politique. On se demande même pourquoi un précédent gouvernement en est venu à suggérer l’idée de CV anonymes, ou pourquoi ont été créés le Défenseur des droits, la Commission nationale consultative des droits de l'Homme, ou encore les nombreuses associations antiracistes, puisque tout se passe pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Dans le même esprit, on peut questionner le poids du discours raciste dans la classe politique, qui fait tout de même vivre nos institutions. En particulier, il est difficile d'interpréter comme le simple fruit du hasard la popularité des thèses racistes et la facilité avec laquelle les personnalités politiques de bords variés s’approprient un discours xénophobe et identitaire pour capter des voix. On peut évoquer les innombrables sorties et discours de personnalités politiques, notamment de droite ou d’extrême-droite, tels Jean-François Copé, Philippe de Villiers, Nadine Morano, Nicolas Sarkozy, Henri Guaino, Claude Guéant, Brice Hortefeux, Gérald Darmanin ou encore Marine Le Pen, focalisés sur l’idée d’une occupation du territoire et d’une guerre des civilisations, et s'appuyant sur la thèse d’un « Grand remplacement » de la population française de souche (blanche et catholique) par des populations africaines et arabes (musulmanes). La gauche n'est pas en reste, avec des propos de comptoir qui laissent parfois plus que dubitatifs. On se souvient bien entendu de Manuel Valls, député-maire d’Évry (Essonne), déplorant le manque de « White » et de « Blancos » dans sa ville, en juin 2009. Beaucoup plus récemment, le 18 octobre 2020, n’entendait-on pas même Jean-Luc Mélenchon, suite à un règlement de compte à Dijon en juin de la même année et à l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine deux jours plus tôt, déclarer : « Je pense qu’il y a un problème avec la communauté tchétchène en France » ? Le leader de La France Insoumise allait jusqu’à proposer de « reprendre un par tous les dossiers des Tchétchènes présents en France », provoquant une polémique que son mouvement a eu alors bien du mal à éteindre. Dans son essai de 2020, Fatima Ouassak dénonce également les postures politiciennes, islamophobes et racistes de nombreux élus locaux de Seine-Saint-Denis liés à des partis de gauche, notamment le Parti socialiste, qui soit instrumentalisent les habitants des quartiers sensibles à des fins électorales, soit les stigmatisent et les traitent avec mépris, le tout sous couvert de laïcité. « Beaucoup, écrit-elle, sont en réalité des notables aux idées et pratiques d’extrême-droite, qui ont juste besoin d’une étiquette respectable à coller sur leur front pour mener leur carrière politique et surtout gagner de l’argent. »

Le fantasme du Grand remplacement prétend identifier une islamisation rampante de la société, parallèlement à la déstructuration culturelle d’une France millénaire (et judéo-chrétienne). Ces tendances soi-disant incontestables annonceraient l’émergence puis l’hégémonie, dans un futur plus ou moins proche, d’un islam politique. Cette vision apocalyptique de la situation nationale révèle une méconnaissance des équilibres démographiques à l’œuvre actuellement en France, ou à tout le moins une lecture tronquée des dynamiques en cours, qui cherche à interpréter dans son sens des données souvent contradictoires. Ainsi, les tenants du Grand remplacement mettent en avant le nombre de conversions à l’islam dans la société française (estimées à 3 500 par an selon une étude de l’INED et de l’INSEE publiée en octobre 2010), sans s’intéresser à la montée de l’athéisme ou à la sécularisation des deuxième ou troisième générations de communautés d’origine maghrébine, ni à leur aspiration à rejoindre la classe moyenne des centres-villes. Un indicateur parlant à cet égard est l’échec constant, ces dernières années, des listes dites communautaires aux élections locales. Les avertissements à l’égard de ces listes, notamment venant de la droite française, ont été répétées et martelées avant les élections municipales de mars 2020. Le 8 novembre 2019, le président du groupe Les Républicains au Sénat Bruno Retailleau avait même déposé une proposition de loi pour interdire « les listes communautaristes ». Pourtant, force est de constater que la menace relevait du fantasme, puisque la dizaine de listes identifiées comme telles par le ministère de l’Intérieur ont presque toutes été balayées dès le premier tour. À titre d’exemple, l’Union des démocrates musulmans français, l’UDMF, qui avait présenté huit listes dans tout le pays, a réalisé une moyenne de 1,59% et n’a emporté aucun scrutin. Sans compter que son programme ne comportait aucune proposition confessionnelle, à l’image de presque toutes les autres listes alors identifiées comme « communautaires ». Mais peut-être qu’à force de crier à l’islamisation, de diaboliser et de donner ainsi de la visibilité à des formations politiques sans assise populaire, notre classe politique réussira-t-elle à leur faire gagner en popularité, à accroître leur visibilité, et à en faire des force d’opposition ? À croire que c’est là l’objectif recherché.

Au-delà du continuum colonial persistant entre État et outre-mer, entre État et populations issues de l’immigration, au-delà également des postures politiques plus ou moins sincères, plus ou moins opportunistes, au-delà de toute cela, donc, traiter la question du racisme dans nos institutions induit forcément de questionner les outils de répression employés – et parfois dévoyés – par nos gouvernants, en particulier les appareils policier et judiciaire. C’est tout l’objet du prochain volet de cet article.

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Le passage suivant est extrait d’Une théorie féministe de la violence, essai de Françoise Vergès publié en 2020. Elle y décrypte la difficulté de la société française à aborder les questions de politique publique (et notamment les politiques de protection et de sûreté) sous le prisme racial – difficulté qui entraîne un déni du racisme en général.

Si les différences existent au sein de toute société dans la gestion de la protection, nous pouvons affirmer que l'État patriarcal et capitaliste a renforcé ces disparités, qui ont été notamment racialisées. Pourtant, en France, il est encore très difficile d'étudier et de débattre publiquement de cet impact en fonction de la race. Tandis que les travaux sur les différenciations en fonction de la classe sont nombreux et ont produit des résultats solides, les approches fondées sur la race ont été négligées. On ne peut, à cet égard, que s'étonner de l'ampleur avec laquelle les réalités de l'esclavage sont minorées, renvoyées à un simple rituel mémoriel, et la colonisation envisagée sous le prisme exclusif des représentations – alors qu'esclavage et colonisation sont les matrices de la modernité. Il y a là une dénégation profonde de la manière dont des siècles d'empire colonial, esclavagiste et postesclavagiste, ont marqué la société française, ses arts, sa littérature, ses lois, ses organisations politiques, ses mouvements syndicaux et sociaux, ses féminismes.

Françoise Vergès, Une théorie féministe de la violence. Pour une politique antiraciste de la protection. Éditions La Fabrique, Paris, 2020.

Tag(s) : #Société
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