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Par Jorge Brites.

Depuis quelques années, dans de nombreux pays africains, la question des minorités sexuelles a émergé et s’est accompagnée, en réaction, de mouvements radicaux de lutte contre l’homosexualité. Les raisons mises en avant par ces mouvements sont de plusieurs ordres : religieux, moral ou traditionnel. En l’occurrence, l’idée que l’homosexualité ne serait pas « africaine », mais se résumerait à une déviance contre-nature que l’Europe cherche à imposer sur le continent pour en affaiblir les sociétés, est assez répandue, même au-delà des mouvements intégristes religieux – une théorie que le passé colonial et l’ingérence permanente de l’Occident, dans les domaines politiques et économiques, viennent nourrir allègrement. Pourtant, des travaux de recherche ont mis en lumière des pratiques homosexuelles anciennes, reconnues ou non, dans plusieurs régions du continent, attestant s’il fallait s’en convaincre de la diversité sociale des sociétés que l’entreprise coloniale a contribué à déstructurer. De quoi déconstruire l’idée que l’amour entre personnes de même sexe aurait été importé par les Européens.

Pendant longtemps, l’idée d’une Afrique précoloniale purement hétérosexuelle a largement dominé. Le 17 juin 2011, lorsque le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU adopta, à l’issue d’un vote serré et d’un débat vif, une résolution visant à promouvoir l’égalité des individus sans distinction de leur orientation sexuelle – une première au sein des instances onusiennes –, le groupe de pays africains, présidé par le Nigeria, accusa directement l’Afrique du Sud de s’aligner avec les pays occidentaux et d’aller à l’encontre de « la tradition du groupe africain ».

De fait, à l'époque contemporaine, l’Afrique du Sud a beaucoup contribué à l’émergence de la question homosexuelle dans les espaces publics sur le continent. Les premières organisations homosexuelles y apparaissent dès le début des années 1980, et en 1988 une nouvelle association, multiraciale et anti-apartheid, voit le jour et gagne en visibilité. La première Gay Pride a lieu à Johannesburg en 1990. En 1996, le pays est le premier au monde à inclure dans sa Constitution l’interdiction de toute discrimination liée à l’orientation sexuelle – un tournant historique qui aura une conséquence majeure dix ans plus tard, à savoir la reconnaissance en novembre 2006 du droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels, suite à une plainte déposée par un couple de femmes contre la loi sur le mariage, qui le définissait comme l’union d’un homme et d’une femme.

C’est parallèlement à ces évolutions juridiques que des manifestations publiques d’homophobie ont fait leur apparition en Afrique australe, à commencer par les déclarations du président du Zimbabwe Robert Mugabe, qui reprocha en 1995 aux homosexuels de se comporter de manière pire que des chiens ou des porcs, et en appela aux valeurs africaines traditionnelles contre la visibilité et les mobilisations homosexuelles. De même en Namibie, et à l’inverse de l’ANC en Afrique du Sud, une campagne anti-homosexuelle fut menée à partir de 1995 par le parti qui avait lutté pour libérer le pays des lois de l’apartheid, notamment en vue de discréditer certains adversaires politiques. Et dans la région, cette rhétorique ne s’est pas arrêtée depuis. Le 18 avril 2014, à l’occasion de la fête de l’indépendance du Zimbabwe, le même Robert Mugabe fustigeait l’ingérence européenne dans les affaires du pays, déclarant : « L’Europe d’hier s’en est allée. Nous avons une Europe d’aujourd’hui qui n’a plus de principes du tout. […] Que l’Europe garde son absurdité homosexuelle pour elle et qu’elle ne vienne pas ici avec. » On se demande quelle « Europe d’hier » évoque-t-il avec tant de nostalgie et de regrets ? S’agit-il de la même Europe qui avait colonisé l’Afrique et forcé des millions d’Africains aux travaux forcés, traités comme des bêtes de somme ?

Dans les années 2000, la mise en lumière de la question homosexuelle s’est poursuivie, en particulier à l’occasion de polémiques bénéficiant d’une couverture internationale, à l’image de l’affaire dite du Queen Boat (ou « Cairo 52 » dans les pays anglophones), lorsque cinquante-deux hommes furent arrêtés pour « débauche » à bord d’un bateau aménagé en boîte de nuit dans la capitale égyptienne. L’affaire fit l’objet d’une campagne de protestation menée par des personnalités européennes des arts et de la culture, avec des pétitions.

En face, dans bon nombre de pays se sont multipliés les campagnes médiatiques, les articles et les manifestations d’hostilité à l’égard de la cause homosexuelle : en 2005 au Nigeria, en 2007 au Maroc, en 2008 et 2009 au Sénégal, en 2009 au Malawi et en Ouganda, en 2011 au Ghana, etc. Des campagnes qui ne manquent jamais de rappeler le caractère à la fois contre-nature et exogène du phénomène. Sachant que le problème est assez inextricable, puisque l’indignation occidentale, qu’elle soit de bonne foi ou non, vient renforcer la thèse des homophobes affirmant que l’homosexualité est imposée et promue par l’Europe.

Gay Pride à Soweto, en banlieue de Johannesburg, en Afrique du Sud (© Elmah Dgetyty, 28 septembre 2019)
Gay Pride à Soweto, en banlieue de Johannesburg, en Afrique du Sud (© Elmah Dgetyty, 28 septembre 2019)

Gay Pride à Soweto, en banlieue de Johannesburg, en Afrique du Sud (© Elmah Dgetyty, 28 septembre 2019)

L’état des lieux de la cause homosexuelle sur le continent

En 2020, sur une cinquantaine de pays africains, vingt-huit disposaient de législations interdisant ou réprimant l’homosexualité. Dans la plupart des textes et codes pénaux, cette orientation sexuelle y est définie comme « contre-nature » – dans les pays où s’applique la Charia (loi islamique), tels que la Mauritanie ou le nord du Nigeria, la peine de mort est prévue pour les homosexuels. Idem pour le sud de la Somalie, aux mains des islamistes radicaux du mouvement Al-Shebab, affiliés au réseau Al-Qaïda. Dans les provinces du Nigeria où ne s’applique pas la Charia, une loi adoptée en 2014 prévoit des peines allant jusqu’à 14 ans de prison. Idem en Zambie et au Kenya. En Tanzanie, la peine minimale est de trente ans de prison et peut monter jusqu’à la perpétuité, et l’arrivée au pouvoir en 2015 du président John Magufuli (décédé le 17 mars dernier) a ouvert la voie à une rhétorique officielle ouvertement homophobe. En Ouganda, l’homosexualité est punie d’un emprisonnement pouvant aller jusqu’à sept ans, malgré l’annulation pour vice de forme par la Cour constitutionnelle, en août 2014, d’un projet de loi réprimant la « promotion de l’homosexualité » et rendant obligatoire la dénonciation des homosexuels (notons au passage qu'un tel projet de loi semble se fonder sur l'idée qu'une homosexualité tolérée se répandrait inévitablement dans toute la société, comme un virus). Le Tchad a voté en mai 2017 une loi punissant les rapports sexuels entre personnes de même sexe, avec une peine allant de trois mois à deux ans de prison et une amende de 50 000 à 500 000 francs CFA (de 76 à 765 euros).

On observe toutefois de légères évolutions et quelques régimes de liberté à l’égard de l’homosexualité, selon les pays et les régions. Hormis l’Afrique du Sud, seul pays à avoir ouvert le mariage et l’adoption aux personnes de même sexe, les autres cas se résument pour la plupart à ne pas réprimer l’homosexualité. C’est par exemple le cas de la Côte d’Ivoire, du Mali, du Mozambique, de la République démocratique du Congo et du Lesotho. En janvier 2019, le Parlement angolais retirait de son code pénal une disposition dont l’interprétation permettait l’interdiction de tout comportement homosexuel (l’article mentionnait les « vices contre-nature »), ouvrant la voie à une condamnation jusqu’à deux ans de prison en cas de discrimination à l’embauche ou pour la prestation d’un service en raison de l’orientation sexuelle. Le mois de juin suivant, le Botswana dépénalisait l’homosexualité en supprimant une loi de 1965, suivi du Gabon en juin 2020. Le 16 juillet 2020, le Soudan, dans le contexte révolutionnaire qui caractérise depuis décembre 2018 ce pays où s'applique théoriquement la Loi islamique, modifiait l'article 148 du code pénal qui prévoyait jusque-là la peine de mort ainsi que la peine de 100 coups de fouets pour toute relation homosexuelle – la criminalisation y reste toutefois de mise, avec une peine de cinq ans de prison prévue sans récidive, sept ans pour les récidivistes, et la prison à perpétuité pour les multirécidivistes (à la troisième condamnation). En Tunisie, où les peines de prison peuvent monter jusqu’à trois ans, le ministre de l’Intérieur annonçait en septembre 2017 la fin du test anal obligatoire pour les personnes poursuivies pour homosexualité. Au Malawi, la loi réprimant les relations entre personnes de même sexe et la sodomie a été suspendue en 2012, pour réévaluation par la Cour constitutionnelle, qui ne s’est toujours pas prononcée.

En outre, les lois en vigueur ne disent pas tout sur la condition des personnes homosexuelles et sur leur visibilité. Malgré les lois répressives, on constate que dans presque tous les pays du continent, il existe aujourd’hui des organisations défendant spécifiquement les droits des minorités sexuelles, et que la promotion des droits humains inclut souvent aussi leur défense. Surtout, la simple évocation des législations en la matière ne suffit pas toujours à résumer la condition des personnes gays dans un pays. En Mauritanie par exemple, où l’homosexualité est pourtant passible de la peine capitale, la société maure est accoutumée à la présence des goor-jigeen, personnages efféminés, supposément homosexuels, jouant traditionnellement les entremetteurs en marge des cérémonies de mariage ou autres temps forts de la vie sociale. Il en résulte que le pays, malgré sa législation, est réputé pour être plus tolérant que le Sénégal voisin – où la loi ne prévoit une peine « que » d’un à cinq ans de prison et d’une amende, mais où les violences homophobes sont plus courantes. On notera toutefois que la tolérance a ses limites en Mauritanie, puisqu’en février 2020, le Tribunal correctionnel condamnait huit personnes à deux ans de prison ferme pour avoir mis en scène, sur les réseaux sociaux, un mariage homosexuel.

Malgré la lutte et les initiatives de militants LGBT dans la plupart des pays africains, l’impression générale est plutôt celle de sociétés réticentes à l’homosexualité et d’opinions publiques favorables à une législation répressive. Au Burundi, en mars 2009, plus de 10 000 personnes avaient manifesté à Bujumbura, la capitale, en soutien à un projet de loi criminalisant l’homosexualité – et finalement adoptée l’année suivante par le Parlement.

Pourtant, il faut garder en tête que les actes et discours homophobes, lorsqu’ils font l’objet de manipulations et de récupérations par les personnalités politiques, ont souvent des objectifs plus subtils, comme trouver un bouc-émissaire pour détourner l’attention populaire des autres questions sociales. Elles permettent aussi, ponctuellement, d’attaquer et de décrédibiliser les adversaires politiques. La publication en 2006 d’une liste d’homosexuels supposés par une partie de la presse camerounaise était à cet égard édifiante, puisqu’elle relevait davantage d’une manœuvre politicienne, interprétée (à tort) en Europe comme le simple symptôme d’une homophobie chronique. L’homosexualité devient le symbole d’une identité et d’une tradition africaine attaquée par les valeurs occidentales, et le discours homophobe permet ainsi de conforter les hommes dans leur virilité, tout en recevant l’aval des ordres religieux (chrétiens ou musulmans). Les discours assimilant l’homosexualité à l’Occident et les démonstrations de force contre les homosexuels deviennent, dès lors, des arguments de campagne politique. Exemple typique de ces démonstrations parfois spectaculaires : au Nigeria, en août 2017, une quarantaine de personnes étaient arrêtées à l’issue d’une descente de police dans un hôtel populaire de la capitale, et poursuivis en justice par le gouvernement de l’État de Lagos.

Même en Afrique du Sud, dont la législation est l’une des plus libérales du monde en la matière, les actes de violence à l’encontre des personnes gays sont fréquents. Le « viol correctif » notamment, pratique criminelle supposée « soigner » les lesbiennes de leur homosexualité, s’est développé depuis les années 2000, en particulier dans les communautés noires en milieu urbain, et le phénomène a aussi été observé au Zimbabwe et en Ouganda. Une attaque a notamment défrayé la chronique en 2008, lorsqu'Eudy Simelane, membre de l’équipe de football féminine d’Afrique du Sud et militante des droits des personnes LGBT, a subi un viol collectif avant d’être assassinée à KwaThema, dans la province du Gauteng. En 2009, l’ONG ActionAid estimait que le « viol correctif » était devenu le crime le plus répandu contre les lesbiennes dans le pays, et estimait que dans la seule ville du Cap, dix homosexuelles (ou supposées homosexuelles) étaient victimes de viol chaque semaine.

Gay Pride à Durban, en Afrique du Sud (© Elmah Dgetyty, 29 juin 2019)
Gay Pride à Durban, en Afrique du Sud (© Elmah Dgetyty, 29 juin 2019)
Gay Pride à Durban, en Afrique du Sud (© Elmah Dgetyty, 29 juin 2019)
Gay Pride à Durban, en Afrique du Sud (© Elmah Dgetyty, 29 juin 2019)
Gay Pride à Durban, en Afrique du Sud (© Elmah Dgetyty, 29 juin 2019)

Gay Pride à Durban, en Afrique du Sud (© Elmah Dgetyty, 29 juin 2019)

Déconstruire le mythe d’une Afrique homogène et statique… en Europe comme en Afrique

La théorie suivant laquelle l’homosexualité n’existait pas sur le continent avant l’arrivée des Européens repose sur une posture assez paradoxale, qui consiste à oublier que l’Afrique est un ensemble hétérogène, avec une diversité de réalités anthropologiques et de pratiques religieuses, institutionnelles, sociales, humaines, et sexuelles. En somme, consistant à voir l’Afrique comme un grand pays sans évolution dans l’Histoire – une vision simpliste qui est pourtant souvent reprochée, à juste titre, aux Occidentaux. Cette posture sert les intérêts d’un patriarcat qui joue sur la fibre identitaire pour rejeter en bloc toute évolution des normes sociales. Sachant qu’en Europe, les tenants du patriarcat utilisent des arguments semblables sur le déclin des nations et des sociétés européennes pour refuser toute tolérance aux minorités sexuelles ou toute concession à une évolution du statut et de la place des femmes (au nom d’un « ordre naturel » des choses). C'est particulièrement vrai dans des pays comme la Russie, la Hongrie ou la Pologne, où les démonstrations homophobes comportent souvent une dimension nationaliste et anti-occidentale.

Sans aller jusqu’à argumenter sur le caractère naturel ou non de l’homosexualité, ou sur la justification d’une aliénation des femmes sur la base d’une interprétation de notre état de nature, il est possible de faire un certain nombre de constats. Tout d’abord, et contrairement au discours répandu, l’homosexualité dans toutes ses formes a toujours été connue sur le continent africain, aussi loin que les travaux de recherche archéologique, historique et anthropologique nous conduisent. Les études relatives à la construction sociale de la sexualité sont certes plus nombreuses en Occident qu’en Afrique. Le christianisme et l’islam y ont probablement contribué à entourer l’univers de la sexualité d’un certain tabou, même si les cultures orales et bon nombre de langues recourent elles-mêmes souvent à des métaphores, des analogies, des ellipses ou des métonymies pour l’aborder. Les premiers explorateurs européens, puis les colons, s’intéressèrent toutefois ponctuellement aux pratiques sexuelles en Afrique, peut-être fascinés par des sociétés qu’ils supposaient plus débridées sexuellement, car jugées plus « sauvages » et proches de la nature. Durant la colonisation, ce furent même des Européens qui affirmèrent que les quelques rares cas de « vices sexuels » étaient dus à l’influence coloniale – un discours qui confortait leur argumentation selon laquelle l’homosexualité serait contre-nature, et n’apparaîtrait donc pas dans des sociétés africaines encore trop proches de leur « état de nature ». L’ouvrage Mœurs et coutumes des bantous par exemple, écrit par le missionnaire suisse protestant Henri-Alexandre Junod (1863-1934) après son « étude » des populations tsongas du sud du Mozambique, affirme ainsi que « deux vices très répandus dans les sociétés civilisées : onanisme et sodomie, étaient entièrement inconnus [chez les Bantous] avant l’arrivée de la ‘‘civilisation’’. Il n’en est plus malheureusement ainsi. »

Des travaux de recherche ont toutefois été menés et permettent de retracer la réalité historique et contemporaine du vécu homosexuel dans plusieurs sociétés africaines. Parmi eux, le sociologue camerounais Charles Gueboguo nous explique que l’un des moyens de le vérifier consiste à voir si les concepts et les termes existent dans les langues africaines. Dans son article L’homosexualité en Afrique : sens et variations d’hier à nos jours, paru en 2006 sur la revue en ligne de l'Association française de sociologie Socio-Logos, il rapporte ainsi le terme d’omututa qui désigne à la fois l’homosexualité et la bisexualité chez les Wawihé (en Angola, dans le haut-plateau du Benguela), et plus spécifiquement l’activité ou la passivité dans la pratique du sexe anal. Au niveau du kirundi, qui est la langue parlée au Burundi, au moins cinq mots désigneraient l’homosexualité : kuswerana nk’imbwa (« faire l’amour comme des chiens »), kwitomba (« se faire l’amour »), kunonoka (littéralement « être souple »), kuranana invuma (mot d'origine swahili et signifiant « faire l’amour de façon anale »), et ku’nyo. À Zanzibar, la pénétration anale passive est appelée kufira, et les pratiques lesbiennes sont traduites soit par kulambana (qui vient de kulamba qui veut dire « lécher »), qui désignerait par déduction le cunnilingus ; soit par l’expression kujitia mboo wa mpingo, « s’introduire un pénis en bois d’ébène », une pratique que l’auteur décrit comme répandue dans presque toutes les sociétés africaines où les relations sexuelles entre femmes ont été constatées, jusque chez les femmes haoussas au nord de l’actuel Nigeria. Toujours à Zanzibar, le kusagana désignerait le frottement des parties sexuelles entre femmes. Ji’gele ketön chez les Bafia du Cameroun, kitesha chez les Luba de la République démocratique du Congo, eshengi chez les Ovambos de Namibie et d’Angola, ou encore epanga chez les Hereros de Namibie, les exemples ne manquent pas.

Les langues africaines vont ainsi jusqu’à désigner les genres qui vont avec les pratiques homosexuelles, et même d’autres spécificités que la seule conception occidentale de l’homosexualité ne permet pas toujours de cerner. Charles Gueboguo, toujours, précise toutefois que les pratiques homosexuelles et ses expressions actuelles (telles que la Gay Pride en Afrique du Sud) « ne s’inscrivent pas dans le continuum des pratiques avérées dans l’histoire des sociétés africaines, trouvant plutôt leur essence ontologique dans des facteurs non pas biopsychologiques, mais socio-anthropologiques, facteurs par ailleurs à l’origine de cette ‘‘visibilisation’’ accrue dans lesdites sociétés ».

Au-delà du vocabulaire et des jeux érotiques classiques, l’homosexualité a parfois pris sur le continent une dimension sociale. On peut évoquer par exemple, chez les Haoussas du nord du Nigeria, une institution appelée dan daudu, c’est-à-dire littéralement « le fils de Daudu », une référence à la pratique des hommes qui agissent comme des femmes, couchent avec des hommes et servent d’agents de prostituées. Certains rites initiatiques comportant des actes homosexuels, servant à transformer le statut sexuel des individus, à initier les individus à l’art de la guerre ou à renforcer la cohésion sociale du groupe, ont même été recensés. Quelques exemples illustratifs : chez les Siwans dans le désert libyen, la pédérastie (entre un homme et un jeune garçon) aurait ainsi été reconnue pour des fins initiatiques ; chez les Beti (le mevungu) et les Bassa (le ko’o) au Cameroun, des rites comprenaient des attouchements entre femmes – les adeptes du mevungu présentant même ce rite comme la « célébration du clitoris et de la puissance féminine », comme le rapportait l’anthropologue Français Philippe Laburthe-Tolra dans son essai Initiations et sociétés secrètes au Cameroun » (1985). Chez les Bantous au Gabon, au Cameroun ou en Guinée-Équatoriale, ou encore chez les Chagga du Kilimandjaro, des rituels homosexuels entre hommes ont été constatés, dans lesquels le sperme symbolisait la transmission du pouvoir (par voie orale ou anale). Chez les femmes, la masturbation rituelle (Mevungu et Ko’o) s’inscrivait dans une dimension magico-religieuse visant à favoriser la fécondité, à éliminer les maléfices ou à protéger le groupe. En outre, chez les Azande, à l’ouest du Soudan du Sud, à Zanzibar ainsi que chez les Nkundó de la République démocratique du Congo, le lesbianisme était secrètement pratiqué dans les familles polygames – parfois expliqué par le peu de fréquence des relations avec le partenaire officiel.

Dans certaines régions, des formes de mariages de femmes furent même observées – même si leur fonction répondait clairement davantage à un objectif socio-familial qu’à des aspirations sexuelles. En général, une femme âgée (considérée comme le « mari ») épousait une jeune fille chargée de lui procurer une descendance. Cette institution, qui s’observait notamment lorsqu’un mari décédait en laissant une femme veuve et sans enfant, fut ainsi présente chez les Nuer en Éthiopie, chez les Yoruba au Nigeria, chez les Zoulous en Afrique du Sud, ou encore chez les Nandi au Kenya. Là où ces exemples sont intéressants, c’est dans le dépassement du genre social qu’ils impliquent, puisque dans certaines sociétés comme chez les Nandi, un adage affirmait : Katogotogosta Komostab murenik, signifiant que les « femmes-maris » (plus âgées) étaient parvenues à atteindre le même niveau que les hommes.

Enfin, on notera la présence ancienne de harems masculins dans plusieurs sociétés africaines. Chez les Ashanti par exemple, qui créèrent une puissante fédération dans l’actuelle Ghana au XVIIIème siècle, des esclaves étaient sexuellement exploités comme concubins par les maîtres. Idem à la cour royale chez les Mossi du Burkina Faso, au début du XXème siècle.

Sans être exhaustifs, ces cas nous éclairent sur plusieurs réalités. Tout d’abord, celle de l’existence de pratiques homosexuelles, reconnues ou non, dans plusieurs sociétés africaines, avant la colonisation. Ensuite, leur pluralité, correspondant à une immense diversité politique et sociale – puisque l’on parle d’un continent aux géographies et aux civilisations aussi différentes que les communautés de chasseurs-cueilleurs de la forêt équatoriale d’Afrique centrale, les royaumes christianisés et islamisés tels que l’Empire d’Éthiopie ou les émirats d’Afrique du Nord, ou encore les proto-États agricoles de la région des Grands Lacs. La colonisation, et avec elle la législation des métropoles, la religion chrétienne et l’influence des colons, ont bouleversé les perceptions sociales de l’homosexualité, permettant de les harmoniser autour d’une vision occidentale des relations entre hommes et femmes.

Ce constat paraît en contradiction avec l’idée répandue d’une homosexualité qui serait défendue et promue par les pays européens. Il faut se rappeler que le régime de tolérance des sociétés occidentales à l’égard des minorités sexuelles est très récent, et que pour l’essentiel, les puissances coloniales (et leurs opinions publiques) étaient caractérisées par un profond sentiment homophobe au moment où elles occupèrent et se partagèrent le continent africain. Si quelques exemples peuvent aider à s’en convaincre, rappelons que les homosexuels furent envoyés en camps de concentration et d’extermination, au même titre que les Juifs et les Roms durant la Seconde Guerre mondiale, que l’Organisation Mondiale de la Santé n’a retiré l’homosexualité de la classification internationale des maladies que le 17 mai 1990, et que les personnes gays engagées dans l'armée américaine ne sont autorisés à révéler leur homosexualité que depuis 2011.

Plusieurs pays africains, une fois indépendants, se sont contentés de copier la législation punitive des anciennes puissances coloniales à l’égard de l’homosexualité. Depuis, plus que la colonisation, c’est l’urbanisation et les processus liés à la mondialisation (la multiplication des échanges, l’amélioration des moyens de communication, les migrations) qui favorisent l’émergence de la question homosexuelle dans l’espace public – dans des modalités souvent proches des processus observés en Occident, et caractéristiques des milieux urbains. En Côte d’Ivoire, au Cameroun, en Afrique du Sud, les lieux de rencontre se sont multipliés, dans les bars, les boîtes de nuit, les hôtels, etc., de même que les sites de rencontre en ligne (homosexuels ou bisexuels). Mais dans les pays où la criminalisation du phénomène est la règle, la clandestinité annihile souvent d’emblée toute revendication ouverte d’une « culture gay ». Une situation remarquablement mise en scène en 2018 dans le film kenyan Rafiki, de la réalisatrice Wanuri Kahiu, relatant l’histoire d’amour entre Kena et Ziki, deux jeunes femmes de Nairobi obligées de maintenir leur relation secrète en raison du fort conservatisme de leurs parents respectifs et de leur quartier.

Exposition lors de la biennale des arts à Dakar, au Sénégal en mai 2016.

Exposition lors de la biennale des arts à Dakar, au Sénégal en mai 2016.

Déconstruire le mythe d’une Afrique hétéronormée pour contribuer à décoloniser la pensée

La question de l’homosexualité ne peut être isolée de celle, plus large, de la conception politique et sociale des rôles de genre, de la place de l’homme et de la femme. Car au même titre que l’homosexualité serait apparue en Afrique avec l’arrivée des Européens, l’idée que le féminisme (et même l’introduction du concept de genre) serait une idéologie européenne contraire à la tradition et à l’identité africaine est répandue (Afrique : le mythe d’une colonisation « libératrice des femmes » et sa conséquence, la victoire du patriarcat).

Sur la question des minorités sexuelles comme sur celle de la place et des droits des femmes, l’intérêt d’une introspection historique est de dépasser le mécanisme d’aliénation intellectuelle qu’a constituée la colonisation. Celle-ci, avec l’effort des colons, des missionnaires, et aujourd’hui des adeptes des religions monothéistes intrinsèquement homophobes (Le christianisme en Afrique, héritage incontesté de la colonisation), a permis d’occulter des conceptions et pratiques anciennes et diverses sur le continent. Elle a permis d’intérioriser la vision d’une Afrique homogène et statique.

Cette vision sert les arguments des partisans africains du patriarcat en inscrivant leur conception hétéronormée des relations entre hommes et femmes dans la continuité et la défense d’une « tradition » et d’une « identité africaine » fantasmées et simplistes. Décoloniser la pensée passe probablement par une déconstruction de cette vision – et de son corollaire : le mythe d’une décolonisation « libératrice » des femmes, face à des sociétés africaines aussi diverses que complexes. Ce travail d’introspection historique permettrait peut-être aux militants féministes ou LGBT de s’approprier le concept de décolonialisme, pour y intégrer la défense du principe d’égalité et de diversité.

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