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Par David Brites.

Le silence assourdissant de la communauté internationale qui a accompagné, il y a quelques jours, l'adoption d'une loi controversée faisant d'Israël l'« État-nation du peuple juif » pose de sérieuses questions sur le degré de tolérance vis-à-vis d'un régime qui semble de plus en plus s'enfoncer dans une rhétorique nationaliste et communautaire malsaine, au détriment de la démocratie et de la paix. Soixante-dix ans (presque jour pour jour) après la victoire électorale des nationalistes afrikaners qui devait déboucher, en Afrique du Sud, sur la mise en place du régime d'Apartheid consacrant la stricte séparation des communautés raciales et la stigmatisation de la majorité noire, voilà que l'Histoire semble se répéter tragiquement.

On le sait, depuis l'échec militaire des coalitions arabes en 1967 et 1973, les Palestiniens, représentés depuis 1964 par l'Organisation de Libération de la Palestine (OLP), sont relativement seuls face à l'État d'Israël. Dès 1973 à Alger et 1974 à Rabat, la Ligue arabe avait entériné le droit de l'OLP de représenter le peuple palestinien. Les États arabes actaient ainsi la suprématie militaire de leur ennemi et faisaient entendre qu'ils n'entendaient plus prendre leur part dans un conflit qui s'éternisait et dont il apparaissait déjà de plus en plus évident que l'issue ne se jouerait pas sur le terrain militaire. En 1979 et en 1994, respectivement Égypte et Jordanie signent un traité de paix avec Israël.

Depuis cette époque, la Palestine a amorcé un long et laborieux chemin vers la reconnaissance de son statut d'État. Contraints à quitter le Proche-Orient après le « septembre noir » de 1974 en Jordanie et l'intervention israélienne au Liban à partir de 1982, c'est depuis Alger que les représentants de la résistance palestinienne proclament l'indépendance de la Palestine, le 15 novembre 1988. Le contexte de rapprochement entre le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le président de l'OLP Yasser Arafat à partir de 1992 permet à ce dernier de revenir à Gaza, après 27 ans d'exil, le 1er juillet 1994, pour former un gouvernement sous l'appellation d'« Autorité palestinienne ». Mais l'assassinat de Yitzhak Rabin en 1995 met fin au cycle de négociations amorcé à Oslo. Surtout, la poursuite de la colonisation juive en Cisjordanie, et depuis 2002 la construction d'une « barrière de sécurité » (déclarée illégale par la Cour Internationale de Justice) confisquant 9% du territoire palestinien, rendent impossible la solution à deux États. Un silence impressionnant accompagne la construction de milliers et de milliers de logements dans les colonies israéliennes. On comptait 50.000 colons israéliens en Cisjordanie en 1987, 260.000 en 1993. Pour 130 colonies au moins, on comptait en octobre 2012 pas moins de 350.000 israéliens ; et cela, sans compter les 350.000 autres installés à Jérusalem-Est. Plus récemment, en août 2016, Israël approuvait la construction de 463 nouveaux logements dans des colonies de Cisjordanie, dans l'indifférence générale.

À cela s'ajoutent une politique d'étouffement économique des territoires palestiniens, en particulier la bande de Gaza qui est sous blocus depuis que le Hamas en a pris le contrôle en 2007 ; et une situation sécuritaire intenable pour l'Autorité palestinienne. L'armée israélienne intervient comme bon lui semble sur le sol palestinien, en Cisjordanie, mais aussi, de façon plus spectaculaire et violente, à Gaza, en général dans le cadre de représailles (disproportionnées) aux tirs de roquettes menés par le Hamas. Ainsi, l'opération militaire « Pilier de défense », en novembre 2012, a-t-elle provoqué la mort de 174 Palestiniens, dont sept leaders du Hamas. D'une autre ampleur encore, l'opération « Plomb durci », en décembre 2008 et janvier 2009, a fait 5.500 blessés et plus de 1.300 morts palestiniens, dont deux tiers de civils (plus de 400 enfants et une centaine de femmes).

Pourtant, et peut-être justement parce que la posture d'Israël semble indiquer un manque total de volonté de favoriser un processus de paix crédible, les dirigeants du Fatah ont décidé de mener un combat diplomatique pour la reconnaissance des droits du peuple palestinien, de façon unilatérale, sans attendre que les Israéliens – trop contents de pouvoir brandir l'épouvantail du Hamas, vainqueur des législatives palestiniennes de 2006, pour refuser tout dialogue – ne soient disposés à discuter. Le 23 septembre 2011, contre l'avis d'Israël et des États-Unis, Mahmoud Abbas dépose une demande officielle d'adhésion à l'ONU pour l'État palestinien, dans les frontières de 1967, avec pour capitale Jérusalem. Washington y oppose son veto au Conseil de sécurité de l'ONU, mais la démarche obtient toutefois le soutien de la population palestinienne, fatiguée du conflit, et de la communauté internationale, à l'exception de quelques pays occidentaux. En décembre 2011, le pays acquiert le statut de membre à part entière de l'UNESCO. Contraint de réduire ses ambitions par le veto américain, Mahmoud Abbas pose officiellement, le 29 novembre 2012, une demande à l'Assemblée générales des Nations Unies pour donner à son pays le statut d'État non-membre (ou « État observateur »), sur la base des frontières de 1967. Ne requérant pas de vote des membres permanents du Conseil de sécurité, cette demande est validée le jour même par une majorité de l'Assemblée.

Que contient le nouveau paquet législatif israélien ?

Le 9 juillet dernier, le Parlement israélien, la Knesset, a adopté une loi faisant d'Israël un État juif. Adopté après des heures houleuses de débat par 62 voix contre 55 (et deux abstentions), elle entre dans la catégorie des lois fondamentales qui font office de Constitution en Israël. Le texte était voulu par le chef du gouvernement depuis longtemps, puisque déjà le 1er mai 2014, Benjamin Netanyahou, Premier ministre depuis 2008, avait déclaré, à Tel-Aviv : « L'une de mes principales missions [...] est de défendre le statut de l'État d'Israël comme l'État national de notre peuple. [...] À cette fin, j'ai l'intention de soumettre une loi à la Knesset, qui constituera un ancrage constitutionnel pour le statut d'Israël comme État national pour le peuple juif. » Quatre ans après, voilà qui est fait. Cette loi a certes été épurée de ses formules les plus clivantes. Ainsi, dans la première version du texte, était mentionnée la possibilité de créer des localités réservées aux juifs, excluant les citoyens arabes israéliens – pour rappel, ces derniers représentent 1,8 des 9 millions de la population totale israélienne. La nouvelle formule est plus vague mais reste contestée, par exemple par le député arabe Ayman Odeh qui a brandi un drapeau noir à la tribune du Parlement, pendant les débats sur la loi, pour signifier « la mort de notre démocratie ». Autre disposition finalement retirée : il était prévu que devant les tribunaux, faute d'une jurisprudence pertinente, la loi rituelle juive doive s'appliquer. Si elles n'ont pas été retenues, ces options, pour le simple fait d'avoir été proposées dans une première version, posent de sérieuses questions sur la sincérité de l'adhésion des dirigeants israéliens à la démocratie, puisqu'ils ont eu assez peu de présence d'esprit pour proposer des dispositions établissant, pour l'une, le principe discriminatoire et raciste de séparation en fonction de l'appartenance ethnique et religieuse, pour l'autre, l'application d'une loi religieuse – y compris à des citoyens non-croyants ou adeptes d'une autre religion.

Le reste de la loi ne pose pas moins question. En effet, il relègue au second plan de la citoyenneté israélienne les 20% d'Arabes disposant de la nationalité. La loi définit Israël comme « l'État-nation du peuple juif ». Elle stipule notamment que l'hébreu devient la seule langue officielle d'Israël, alors que l'arabe avait auparavant, et depuis 1948, un statut identique à celui de l'hébreu. Dans le même esprit, elle affirme aussi que le « droit à l'autodétermination en Israël » n'appartient qu'au « peuple juif ». Formule choquante qui fait des seuls juifs les dépositaires légitimes de la souveraineté nationale, et qui interroge sur sa traduction dans les faits : par exemple, un référendum d'autodétermination (déterminant le statut politique du pays notamment) exclurait-il les citoyens non-juifs ? Prise dans un sens élargi, pourrait-elle se traduire par des déchéances de nationalité pour les citoyens israéliens non-juifs ? Peut-on envisager une citoyenneté à « deux vitesses » en Israël, l'une offrant la nationalité de plein droits, l'autre avec des restrictions ?

Enfin, dans la suite logique des nombreuses décisions prises ces dernières années pour créer de nouveaux logements dans les colonies, le texte déclare que les « implantations juives [en Israël] relèvent de l'intérêt national » et que « l'État prendra les mesures pour encourager, faire avancer et servir cet intérêt ». Comprendre : la politique de colonisation qui, couplée à l'érection du « mur de séparation » et aux incursions de l'armée israélienne, empêche la mise en place effective d'un État sur les « territoires palestiniens », non seulement se poursuivra à l'avenir, mais elle est même érigée en objectif d'intérêt national. Une bien mauvaise nouvelle pour la paix, pour la coexistence des communautés, mais aussi pour les Cisjordaniens qui peuvent s'attendre à ce que les expropriations et les expulsions arbitraires et illégales se poursuivent encore, encore et toujours.

Sous l'autorité de Benjamin Netanyahou, Israël s'enfonce donc dans une voie tracée depuis plusieurs décennies déjà et dont la marque la plus manifeste est le phénomène de colonisation dans les territoires palestiniens. Cette politique entérine la suprématie militaire israélienne et accentue un phénomène de séparation des communautés, avec l'illusion de croire, comme ont pu le faire les Afrikaners dans le régime d'Apartheid, que cette situation ferait jouer le temps en leur faveur. Le territoire de Jérusalem-Est ne fait pas exception à cela, avec toute la charge symbolique que cela suppose. Approuvé dès 1998 (Netanyahou était déjà chef du gouvernement à l'époque), le projet de Grand Jérusalem a été explicitement relancé depuis 2009 : là encore, son organisation spatiale consacre la ségrégation des Palestiniens résidant dans la ville.

La zone de séparation, avec le « mur de sécurité » dans le lointain (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009).

La zone de séparation, avec le « mur de sécurité » dans le lointain (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009).

La stratégie du pourrissement : l'impasse de la séparation des communautés

La question de savoir si Israël est un « État juif », l'« État des juifs » ou l'État de tous les citoyens de nationalité israélienne, n'est pas anodine, puisqu'elle détermine la nature des relations entre l'État et ses citoyens non-juifs. Dans un pays comme la France, même un parti comme le Front national ne prétend pas officiellement que la France est l'État-nation des seuls citoyens chrétiens ou d'ascendance des Francs ou des Gaulois. On sent donc bien l'influence des partis d'extrême-droite alliés à Netanyahou, dans toute leur dimension religieuse et identitaire. Au principe d'égalité entre les citoyens, ces derniers privilégient la préservation de leur « identité » et de leur indépendance en tant que peuple juif. Comme les extrêmes-droites européennes, comme l'extrême-droite américaine (avec l'immigration d'origine latino-américaine), et comme les pro-Apartheid sud-africains, la grande crainte de l'extrême-droite israélienne concerne la question démographique. Et plutôt que de chercher un principe d'égalité générale qui assure la protection des juifs et le vivre-ensemble, y compris dans un futur où hypothétiquement les musulmans seraient majoritaires dans le pays, elle semble – dans une peur instinctive du choc permanent des civilisations – privilégier le postulat que juifs et musulmans seront toujours ennemis. Il en résulte une stratégie alliant séparation et discrimination, visant à « casser » les dynamiques démographiques et spatiales palestiniennes, et à destituer progressivement les Arabes israéliens et les Palestiniens de toute capacité d'influence dans la prise de décision.

Cette vision exclusive de la nationalité israélienne est en fait à l'œuvre depuis années. Elle est clairement visible dans la posture du gouvernement israélien sur la question de l'immigration, y compris sur le traitement des primo-arrivants juifs victimes de discriminations comme peuvent l'être, notamment, les Falashas, à savoir les Éthiopiens juifs vivant en Israël. Rappelons qu'en 2013, le gouvernement israélien, après avoir plusieurs fois démenti ces accusations, avait admis – après que le scandale ait été révélé par la télévision israélienne, dans l'émission d'éducation Vaccum – avoir contraint ses migrantes éthiopiennes à recevoir des injections contraceptives avant de rentrer dans son territoire. Était donc résolue la question de la baisse de la fécondité des juifs éthiopiens au cours des huit années précédentes : les candidates à l'immigration étaient forcées de recevoir, dans les camps de transit, une injection d'un agent contraceptif de longue durée, intitulé Depo-Provera – une opération qu'elles doivent ensuite subir tous les trois mois une fois qu'elles sont installées en Israël. Il est difficile de se rendre compte de la violence que peut représenter pour chaque femme concernée un tel procédé. Surtout, que nous disent de la politique d'accueil israélienne de tels procédés, si ce n'est qu'elle est profondément raciste ? On aurait pu s'attendre à de telles mesures dans un régime fasciste, mais pas dans une nation démocratique. En outre, ce n'est que la partie émergée de l' « iceberg » des Falashas, car globalement, cette communauté (dont 120.000 membres résident encore en Israël), venue s'installer dans le pays entre 1977 et 1999, demeure largement victime de discriminations.

Le Premier ministre israélien a fait de la reconnaissance d'Israël en tant qu'État juif un élément cardinal de tout accord de paix, assurant que la « racine du conflit » entre les deux peuples était le rejet arabe d'un tel État, et non l'occupation des territoires palestiniens depuis 1967. Deux choses à noter à ce stade. D'abord, oui le principe d'un État qui serait autre chose qu'une nation multicommunautaire, à la rigueur qui proposerait une terre d'accueil pour tout juif persécuté (un « foyer national juif », pour reprendre la formule de la déclaration Balfour en 1917), le principe d'un État qui se proclamerait officiellement juif, est choquant, notamment parce qu'il serait discriminant vis-à-vis de tous les citoyens de cet État qui ne sont pas juifs. La communauté druze – pratiquant un islam hétérodoxe et qui représente 2% de la population israélienne – l'a d'ailleurs bien compris puisque, traditionnelle alliée des juifs israéliens, elle proteste vigoureusement contre le projet de loi et réclame qu'y apparaisse le mot égalité.

Surtout, quand bien même la « racine du conflit » proviendrait d'un rejet arabe d'un État juif, la persistance, aujourd'hui, du conflit, ne se joue plus là, mais bien sur l'occupation, l'accaparement des terres, la colonisation des territoires palestiniens. L'OLP a reconnu l'État d'Israël en 1993, et l'entrée de la Palestine comme État-observateur à l'ONU, sur la base des frontières de 1967, indique bien que les Palestiniens reconnaissent l'existence d'un État israélien doté des limites qui lui étaient connues entre 1948 et 1967. En outre, les Palestiniens ne peuvent que rejeter l'exigence d'un État officiellement juif, puisque l'accepter reviendrait à renoncer (sans contrepartie) au « droit au retour » des réfugiés.

Le 30 septembre 2015, Mahmoud Abbas déclarait devant l'Assemblée générale de l'ONU ne plus être tenu par les accords d'Oslo : « Nous déclarons que nous ne pouvons continuer à nous tenir liés par ces accords, qu'Israël doit assumer toutes ses responsabilités, en tant que puissance occupante, parce que le statu quo ne peut plus durer. » La posture du président palestinien vise à sortir de cette situation où la question palestinienne est traitée comme un conflit entre deux forces égales. Il y a une « puissance occupante », et elle représente le premier frein au processus de paix. D'ailleurs, les Israéliens, qui dénoncent les démarches unilatérales des Palestiniens visant à la reconnaissance de leur État, ne se privent pas, eux, de conduire tout aussi unilatéralement leur politique d'occupation et de colonisation. Celle-ci répond à des enjeux politiques (empêcher dans les faits l'érection d'un véritable État palestinien, entre autres), mais aussi énergétiques et stratégiques. Ainsi, les Palestiniens sont nombreux à réclamer depuis des années le retrait des troupes israéliennes de la vallée du Jourdain et le démantèlement des colonies juives dans cette région riche en eau, appelée à devenir la frontière orientale d'un État palestinien.

Pour rappel, le territoire palestinien est administrativement partagé comme suit : la zone A (2%), composée de l'essentiel des villes palestiniennes (à l'exception de Jérusalem-Est), est sous contrôle total du gouvernement palestinien ; la zone B (26%) est sous contrôle palestinien civil mais sous contrôle militaire israélien ; et la zone C (72%) est sous contrôle total israélien. Dans cette situation, comment parler d'une responsabilité partagée ? L'expression puissance occupante est bienvenue et pose la question du deux poids-deux mesures imposé aux Arabes et aux Israéliens. En effet, la communauté internationale se montre particulièrement bienveillante (ou indifférente) aux agissements d'Israël, alors qu'un surcroît d'effort est demandé aux Palestiniens pour « montrer patte blanche ». À cet égard, la place prise par le Hamas, inscrit par les Occidentaux dans la liste des groupes terroristes, dans la vie politique palestinienne depuis son succès électoral de 2006 a représenté une aubaine pour le gouvernement israélien. D'abord parce que dès 2007, Fatah et Hamas ont réussi à créer une situation de blocage politique et sécuritaire qui dessert les intérêts palestiniens. Ensuite parce que le Hamas, enfermé dans une rhétorique belliciste, sert d'épouvantail. Pourtant, le mouvement a déjà mis beaucoup d'eau dans son vin depuis dix ans, et après deux accords de réconciliation Fatah-Hamas finalement sans suite (le premier signé en mai 2011 au Caire, le second en février 2012 à Doha), un nouvel accord paraphé le 23 avril 2014 a permis, en juin de la même année, la mise en place d'un gouvernement technique. Cet accord entérine une souveraineté palestinienne sur la base des frontières de 1967, ce qui suppose une reconnaissance implicite d'Israël par le Hamas. Mais en réponse à cet accord, le gouvernement israélien annonçait, le 6 juin 2014, des projets de construction de 3.300 logements de colons en Cisjordanie et à Jérusalem-Est – le nombre de mises en chantier de logements dans les colonies avait déjà plus que doublé en 2013 par rapport à l'année précédente, passant de 1.133 à 2.534. Attitude constructive de la part des Israéliens ?

Dans toute leur diversité politique, les Palestiniens sont supposés rester polis, s'assoir sur soixante-dix ans de violences et de rancœur, et tendre constamment l'autre joue aux Israéliens, en attendant de se prendre un énième uppercut sur la figure. Mais qu'exige-t-on d'Israël, dont le gouvernement actuel compte tout de même sur l'appui de forces politiques dont l'extrémisme rivalise facilement avec celui du Hamas, et base son accord de coalition sur le principe de l'occupation et de la colonisation ?

Des perspectives politiques et géopolitiques bien sombres

En septembre 2012, des manifestations étaient observées en Cisjordanie. Elles visaient à dénoncer les prix élevés des produits de première nécessité, et ont débouché sur une baisse du prix du carburant et sur une demande officielle du gouvernement palestinien de renégocier le protocole de Paris régissant depuis 1994 la dépendance financière palestinienne vis-à-vis d'Israël ; le refus des Israéliens illustre leur intérêt à une stagnation économique teintée de restrictions budgétaires en Palestine. Tandis que la décision de l'Autorité palestinienne, le 23 septembre 2012, de supprimer les restrictions aux importations de biens de consommation israéliens (à l'exception de ceux provenant des colonies), dans le but de faire baisser les prix, révèle à quelle point la marge de manœuvre est réduite pour l'Autorité palestinienne. En 2013, la Banque Mondiale chiffrait le manque à gagner du gouvernement palestinien dû aux divers contrôles et restrictions mis en place par Israël en Cisjordanie à environ 2,5 milliards d'euros par an ; les Palestiniens disposeraient donc d'un tiers de PIB en plus si « les entreprises et les exploitations agricoles étaient autorisées à se développer » dans la zone totalement contrôlée par Israël (zone C). À Gaza, la situation humanitaire est plus inquiétante encore. Longtemps contourné par un vaste réseau de tunnels (beaucoup d'entre eux comblés en août 2012 par l'armée égyptienne, désireuse de lutter contre les trafics), le blocus asphyxie ce petit territoire peuplé de 1,95 million d'habitants, par ailleurs victime du contrôle pesant du Hamas dans toutes les sphères de la vie politique et administrative locale.

Le statu quo se poursuit donc, selon les vœux des Israéliens dont le gouvernement semble croire que le pourrissement joue en faveur de ses intérêts. Il réduit en fait toujours un peu plus les chances d'une issue heureuse, en maintenant dans la misère et la marginalisation, à l'intérieur de ses frontières et en exil, des millions de Palestiniens qui grandissent et vivent dans la haine d'Israël – ne parlons même pas de l'impact de la politique israélienne sur l'image des juifs en général, à travers le monde. Après les Intifadas de 1987 et 2000, les attaques perpétrées à l'arme blanche en 2015-2017, ou encore les rassemblements (réprimés dans le sang) menés à la frontière gazaouie en mai 2018, ne sont que les expressions populaires les plus manifestes, ces dernières années, de toute la frustration contenue par le peuple palestinien. La poursuite déterminée de projets aussi imposants qu'injustes, identifiés comme vitaux par Netanyahou et ses acolytes, que sont le Grand Jérusalem, le mur dit de sécurité et la colonisation juive en Cisjordanie, sont autant d'exemples parfaitement illustratifs du manque explicite de volonté d'Israël de parvenir à une paix basée sur la coexistence de deux États qui se regarderaient à pied d'égalité. Ces projets laissent au contraire penser qu'une annexion progressive de la Cisjordanie (ou du moins son morcellement profond) et l'exclusion spatiale et sociale des Arabes qui demeureront dans l'État juif ou à ses marges est la garantie, pour de nombreux Israéliens, que leur pays restera majoritairement juif. Globalement, le soutien manifeste de citoyens israéliens au droit des Palestiniens à l'autodétermination reste rare et ténu. La manifestation de 10.000 d'entre eux, à Tel-Aviv, le 5 juin 2011, pour exprimer leur soutien à l'indépendance d'un État palestinien, demeure l'un des rares exemples de ce type ces dernières années.

Et le 2 décembre 2012, le choix du gouvernement israélien de bloquer (jusqu'au 25 mars 2013) le transfert des taxes collectées par Israël au profil de l'Autorité palestinienne, en représailles à l'adhésion de la Palestine aux Nations Unies en tant qu'État-observateur, confirme la stratégie de chantage adoptée par la puissance israélienne – de quel droit, d'ailleurs, les Israéliens collectent-ils les taxes à la place du gouvernement palestinien ? –, et le refus de reconnaître le droit des Palestiniens à un État, y compris dans les frontières de 1967. Pourtant, l'acceptation de ces mêmes limites de 1967 par les Palestiniens représente en soi un pas considérable, puisqu'elle suppose que ces derniers ont entériné la suprématie d'Israël, le maintien de millions d'Israéliens dans la région, et donc la remise en cause des revendications des 5,4 millions de Palestiniens résidant dans les pays voisins (Jordanie, Liban, Syrie, Égypte...) avec le statut de réfugiés.

La mise en place d'un État unique, laïc, égalitaire, n'est même pas envisagée, alors qu'elle représenterait la solution la plus juste au regard des Palestiniens, et qu'elle offrirait des perspectives de règlement de la question des réfugiés palestiniens (droit au retour ou contreparties). Elle serait aussi l'option la plus viable et la plus souhaitable pour les Israéliens eux-mêmes : en consacrant la mise à égalité de tous les citoyens quelle que soit leur origine, elle constituerait une garantie face à ce que les extrémistes israéliens considèrent comme une menace existentielle, à savoir la dynamique démographique arabe dans le pays. Alors qu'Israël et Palestine pourraient offrir un modèle de coexistence pacifique des communautés – et alors que les chrétiens ont massivement déserté des pays de la région comme l'Irak ces dernières années, le symbole ne serait pas anodin –, l'autoproclamé « État-nation du peuple juif » vient clairement de prendre une autre voie ; le fait que l'hébreu devienne la seule langue officielle du pays, aux dépens de l'arabe, est à cet égard très explicite. À l'image des Baloustans, ces régions réservées aux Noirs sous le régime de l'Apartheid, la Palestine est désormais transformée en zone autonome mais dénuée de droit à l'autodétermination et de la plupart des prérogatives d'un État ; et les citoyens non-juifs sont relégués, au moins symboliquement, au statut de citoyens de seconde zone, ce qui ouvre des portes pour, dans les années à venir, les destituer de nombreux droits.

À la différence de l'Afrique du Sud de Pieter Willem Botha, l'Israël de Benjamin Netanyahou n'est pas boycotté par la communauté internationale, et en cela, celle-ci porte une responsabilité importante dans les agissements d'Israël et la poursuite du conflit. Bien sûr, on trouvera bien une ou deux fois par an des indignations à la carte s'exprimer sur les réseaux sociaux, soit parce qu'une jeune fille a osé (et certes il lui a fallu bien du courage) gifler des soldats israéliens, soit parce que telle journée de répression a entraîné un nombre de morts plus important qu'à l'accoutumé dans la bande de Gaza, soit encore parce que tel chef d'État étranger a exceptionnellement exprimé des critiques à l'égard d'Israël (le président turc est devenu expert en la matière, sans peur des contradictions avec les violations que lui-même commet contre les droits humains dans son propre pays). Mais globalement, on observe surtout un silence assourdissant, face aux décisions du gouvernement israélien, plus discrètes mais bien réelles (et lourdes de conséquences), en termes d'expropriation et d'expulsion – en juin 2013, la Knesset avait encore approuvé un plan de déplacement forcé de plusieurs milliers de personnes (30 à 70.000 selon les sources) dans le cadre de la destruction de 35 villages et hameaux bédouins très pauvres et non-reconnues par l'État d'Israël, ce qui constituait probablement le mouvement de population le plus important depuis la Nakba (« catastrophe ») de 1948 –, mais aussi en termes de construction de logements dans les colonies israéliennes et d'étouffement économique des territoires palestiniens.

Le mur de séparation (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009).

Le mur de séparation (Crédit photo © Ophélie Hémonin, 2009).

Août 2017, dans le contexte de l'offensive « Bordure de défense » qui a entraîné la mort in fine de près de 2.200 Palestiniens (et le déplacement de 520.000 autres). À une journaliste française l'interrogeant sur France 24 en lui demandant : « Qu'est-ce que vous dites à vos alliés du Hamas ? Vous dites : "Continuez cette guerre contre Israël", ou "acceptez un cessez-le-feu" ? », un diplomate palestinien affilié au Fatah répond les mots suivants.

Laissez-moi comprendre. Le Hamas, qui dans cette agression israélienne et cette guerre, a fait 27 morts israéliens, dont 25 militaires israéliens – 25 sur 27 sont des militaires de la puissance occupante israélienne –, serait une organisation terroriste. Et ceux qui ont fait 530 morts, dont 90% de civils, dont plus d'une centaine d'enfants, serait le pays civilisé dans ce conflit. Notre gouvernement d'unité nationale s'est fait sur la base de nos engagements internationaux. S'est fait pour que nous puissions avancer vers la voie de la paix, mais aussi vers la voie de la libération nationale palestinienne, qui est la condition de la paix. Sur quelle base est faite la coalition israélienne actuelle, d'extrême-droite ? Est-ce qu'elle n'est pas faite sur la base de l'occupation et de la colonisation ? Comment allons-nous ramener le Hamas vers des positions politiques plus modérées ? Si en dix ans de Mahmoud Abbas, ce gouvernement israélien a construit plus de cent mille colonies sur nos terres, comment allons-nous les ramener, alors que cette puissance occupante israélienne détient en otage 6.000 prisonniers palestiniens ? Comment allons-nous convaincre notre peuple que le gouvernement israélien actuel est un partenaire pour la paix, et non une puissance occupante et un gouvernement d'apartheid, quand ce gouvernement d'apartheid continue la construction du mur, fait des incursions dans nos villes, en Cisjordanie même, continue à tuer des Palestiniens et des enfants ? Qu'est-ce que nous allons leur dire, nous qui avons défendu ce projet de la paix et ce projet de libération par les voies politiques et pacifiques ?

[...]

Sept ans de blocus sur la bande de Gaza, une agression israélienne et des bombes qui tombent sur nos civils, qu'est-ce qu'on va leur dire ? « Déposer vos armes et laissez-les vous bombarder », c'est ça le discours politique que nous devons porter ? Nous sommes en train de tenter d'arriver à une fin de l'agression et à une levée des sièges par les voies politiques. Que la communauté internationale nous aide, et nous aurons alors quelque chose à dire au Hamas. Que la communauté internationale nous aide à mettre fin à l'occupation par des voies politiques et pacifiques, et à ce moment-là nous aurons quelque chose à dire au Hamas. Mais il faut parler à ceux qui bénéficient de l'impunité totale. Vous savez, le Hamas est placé sur les listes des organisations terroristes, il a été boycotté par la communauté internationale. [...] [Cette] impunité israélienne qui se poursuit est la raison essentielle pour laquelle le processus de paix n'avance pas. Ce n'est pas le Hamas. C'est l'occupation. C'est le déni des droits des Palestiniens depuis soixante ans. Ça suffit de dire que, parce qu'il y a la révolte des esclaves, l'esclavage est acceptable. Bien sûr que parfois, on peut mal se conduire, bien sûr qu'il peut y avoir des violations de droits, et on peut les regarder. Mais alors qu'Israël vienne, qu'on aille ensemble signer les statuts d'Europe, que nous allions devant la Cour Pénale Internationale, on verra, elle déterminera qui a raison et qui a tort. Les tribunaux militaires israéliens ne se privent pas de juger des Palestiniens, alors qu'ils sont complètement illégitimes. Dites-moi combien de colons ou de soldats israéliens ont été jugés pour leurs crimes ? Zéro. Donc on arrête avec cela : il y a une puissance occupante, qu'elle mette fin à l'occupation !

Majed Bamya, diplomate palestinien, sur France 24 en août 2014.

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